Retraite

Saint-Simon est à la cour de Louis XIV comme un poisson dans l’eau, ou encore mieux, comme le rat de La Fontaine dans un fromage de Hollande. C’est là qu’il vit et vibre. Et pourtant, il me semble qu’il a toujours éprouvé une attirance pour les charmes de la retraite (au sens de retrait du monde).

Dès le début des Mémoires, alors qu’il raconte sa première campagne, il fait une petite digression pour décrire la solitude de Marlaigne (ou Marlagne), juste à côté de Namur dont Louis XIV faisait le siège :

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Détail du plan du siège de Namur

« Marlaigne est un monastère sur une petite et agréable éminence, dans une belle forêt tout environnée de haute futaie, avec un grand parc, fondé par les archiducs Albert et Isabelle pour une solitude de carmes déchaussés, telle que ces religieux en ont dans chacune de leurs provinces, où ceux de leur ordre se retirent de temps en temps, pour un an ou deux et jamais plus de trois, par permission de leurs supérieurs. Ils y vivent en perpétuel silence dans des cellules plus pauvres, mais telles à peu près que celles des chartreux, mais en commun pour le réfectoire qui est très frugal, dans un jeûne presque continuel, assidus à l’office, et partageant d’ailleurs leur temps entre le travail des mains et la contemplation. Ils ont quatre chambrettes, un petit jardin et une petite chapelle chacun, avec la plus grande abondance des plus belles et des meilleures eaux de source que j’aie jamais bues, dans leur maison, autour et dans leur parc, et la plupart jaillissantes. Ce parc est tout haut et bas avec beaucoup de futaies et clos de murs. Il est extrêmement vaste. Là-dedans sont répandues huit ou dix maisonnettes loin l’une de l’autre, partagées comme celles du cloître, avec un jardin un peu plus grand et une petite cuisine. Dans chacune habite, un mois, et rarement plus, un religieux de la maison qui s’y retire par permission du supérieur qui seul le visite de fois à autre. La vie y est plus austère que dans la maison et dans une séparation entière. Ils viennent tous à l’office le dimanche, emportent leur provision du couvent, préparent seuls leur manger durant la semaine, ne sortent jamais de leur petite demeure, y disent leur messe qu’ils sonnent et que le voisin qui entend la cloche vient répondre, et s’en retournent sans se dire un mot. La prière, la contemplation, le travail de leur petit ménage, et à faire des paniers, partagent leur temps, à l’imitation des anciennes laures. » (Tome 1, ch. 1).

Dans cette belle description bucolique, on sent bien l’attrait que cette solitude a pour Saint-Simon. On croirait presque lire La Fontaine, dans la seconde partie du Songe d’un habitant du Mogol :

« Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de 
la retraite
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter 
l’ombre et le frais? »

Son admiration pour Marlaigne rejoint celle qu’il a pour Rancé et la Trappe où il va régulièrement faire retraite. Tout cela se tient.

L’idée de « retraite », au sens actuel du mot, n’est pas non plus étrangère pour Saint-Simon. Deux fois au moins, il utilise dans ce sens l’expression « mettre un intervalle entre la vie et la mort » en parlant de personnages qu’il estime :

« [Courtin] quitta l’intendance sans que le roi l’y pût retenir. Le roi avait tant de confiance en lui pour les affaires de la paix, qu’il le pressa de demeurer plénipotentiaire en consentant que Mme de Varangeville sa fille en eût le secret et écrivit tout sous lui [Courtin devenait aveugle], mais il ne put se résoudre au voyage ni au travail. Avec ses yeux sa santé diminuait. Il avait été fort galant et avait passé toute sa vie dans les affaires et dans le plus grand monde, où il était fort goûté, et il voulut absolument mettre un intervalle entre la vie et la mort; aussi ne parut-il guère depuis et demeura fort retiré chez lui. » (Tome 1, ch. 25).

« Pelletier était droit et vraiment homme de bien. Il fit ses réflexions. Il avait toujours eu dessein de mettre un intervalle entre la vie et la mort, et il comprit qu’un chancelier ne pouvait plus se retirer. » (Tome 2, ch. 3).

Dans les deux cas, il parle positivement et des personnages, et de leur désir de se retirer. On sent bien qu’il a la ferme intention d’en faire un jour autant. La question est, quand ?

A deux reprises, au moins, il veut quitter la cour. La première fois, à la mort du duc de Bourgogne en 1712 (devenu dauphin en 1711), dont il se sentait proche et sur lequel il comptait beaucoup :

« Ces Mémoires ne sont pas faits pour y rendre compte de mes sentiments. En les lisant on ne les sentira que trop, si jamais longtemps après moi ils paraissent, et dans quel état je pus être et Mme de Saint-Simon aussi. Je me contenterai de dire qu’à peine parûmes-nous les premiers jours un instant chacun, que je voulus tout quitter et me retirer de la cour et du monde, et que ce fut tout l’ouvrage de la sagesse, de la conduite, du pouvoir de Mme de Saint-Simon sur moi que de m’en empêcher avec bien de la peine. » (Tome 10, ch. 4).

La seconde fois, à la mort de Louis XIV, quand il sent que, malgré l’amitié qui règne entre lui et le régent, les réformes dont il rêve n’auront pas lieu :

« Je n’avais senti que sa mollesse à la mort du roi, tant sur ce qui le regardait si personnellement, et qui a été expliqué alors, que sur ce qu’il me devait de justice sur l’inouïe scélératesse du duc de Noailles à mon égard. Aussi voulus-je faire retraite, et je me tins chez moi sans en sortir. M. le duc d’Orléans en fut en peine, et sans vouloir mieux faire, ne voulut pas me laisser dépiter. Il m’envoya coup sur coup l’abbé Dubois me conjurer de retourner chez lui, de ne l’abandonner point dans cette première crise, de pardonner aux conjonctures, de compter entièrement sur son amitié, sa confiance, sa reconnaissance, en un mot les plus beaux discours du monde. J’eus grande peine à me laisser, non pas persuader, mais aller à la bienséance; lui-même me dit encore plus de merveilles, et quoique malgré moi, je me laissai rengarier [« ramener à force de tourments » (très rare)]. » (Tome 13, ch. 11).

Finalement, c’est la majorité de Louis XV en 1722 et la mort de Philippe d’Orléans, devenu premier ministre, en 1723 qui le libéreront complétement. A la cour du nouveau roi, sans son protecteur, il ne serait plus qu’un dinosaure. Il a engrangé tout le matériau dont il a besoin pour son récit et il peut enfin rentrer tranquillement chez lui :

« Il ne m’en fallait pas tant pour me confirmer dans le parti que de longue main j’avais résolu de prendre sur l’inspection de l’état menaçant de M. le duc d’Orléans. Je m’en allai à Paris, bien résolu de ne paraître devant les nouveaux maîtres du royaume que dans les rares nécessités ou de bienséances indispensables, et pour des moments, avec la dignité d’un homme de ma sorte, et de celle de tout ce que j’avais personnellement été. Heureusement pour moi je n’avais, dans aucun temps, perdu de vue le changement total de ma situation, et pour dire la vérité, la perte de Mgr le duc de Bourgogne, et tout ce que je voyais dans le gouvernement m’avait émoussé sur toute autre de même nature. Je m’étais vu enlever ce cher prince au même âge que mon père avait perdu Louis XIII, c’est-à-dire, mon père à trente-six ans, son roi de quarante et un; moi, à trente-sept, un prince qui n’avait pas encore trente ans, prêt à monter sur le trône, et à ramener dans le monde la justice, l’ordre, la vérité; et depuis, un maître du royaume constitué à vivre un siècle, tel que nous étions lui et moi l’un à l’autre, et qui n’avait pas six mois plus que moi.» (Tome 20, ch.4).

Et il conclut sur cette phrase : « Tout m’avait préparé à me survivre à moi-même, et j’avais tâché d’en profiter. »

Mais les Mémoires ne s’arrêtent pas là. Il a encore quelques fils à nouer et une dernière anecdote à raconter. Il s’agit de Novion, premier président du parlement de Paris :

« Il n’était ni injuste ni malhonnête homme, comme l’autre premier président de Novion, son grand-père, mais il ne savait rien de son métier que la basse procédure, en laquelle, à la vérité, il excellait comme le plus habile procureur. Mais par delà cette ténébreuse science, il ne fallait rien attendre de lui. C’était un homme obscur, solitaire, sauvage, plein d’humeurs et de caprices jusqu’à l’extravagance; incompatible avec qui que ce fût, désespéré lorsqu’il lui fallait voir quelqu’un, le fléau de sa famille et de quiconque avait affaire à lui, enfin insupportable aux autres, et, de son aveu, très souvent à lui-même. Il se montra tel dans une place où il avait affaire avec la cour, avec sa compagnie, avec le public, contre lequel il se barricadait, en sorte qu’on n’en pouvait approcher; et tandis qu’il s’enfermait de la sorte, et que les plaideurs en gémissaient, souvent encore de ses brusqueries et de ses sproposito quand ils pouvaient pénétrer jusqu’à lui, il s’en allait prendre l’air, disait-il, dans la maison qu’il occupait avant d’être premier président, et causer avec un charron, son voisin, sur le pas de sa boutique, qui était, disait-il, l’homme du meilleur sens du monde. » (Tome 20, ch. 4).

Et voici l’anecdote, telle que Saint-Simon les aime :

« Un pauvre plaideur, d’assez bas aloi, se désespérant un jour de [ne le] pouvoir aborder pour lui demander une audience, tournait de tous côtés dans sa maison du palais, ne sachant à qui adresser ni où donner de la tête. Il entra dans la basse-cour et vit un homme en veste, qui regardait panser les chevaux, qui lui demanda brusquement ce qu’il venait faire là et ce qu’il demandait. Le pauvre plaideur lui répondit bien humblement qu’il avait un procès qui le désolait, qu’il avait grand intérêt de faire juger, mais que, quelque peine qu’il prit, et quelque souvent qu’il se présentât, il ne pouvait approcher de M. le premier président, qui était d’une humeur si farouche et si fantasque, qu’il ne voulait voir personne, et ne se laissait point aborder. Cet homme en veste lui demanda s’il avait un placet pour sa cause, et de le lui donner, et qu’il verrait s’il le pourrait faire arriver jusqu’au premier président. Le pauvre plaideur lui tira son placet de sa poche, et le remercia bien de sa charité, mais en lui marquant son doute qu’il pût venir à bout de lui procurer audience d’un homme aussi étrange et aussi capricieux que ce premier président, et se retira. Quatre jours après il fut averti par son procureur que sa cause serait appelée à deux jours de là, dont il fut bien agréablement surpris. Il alla donc à l’audience de la grand’chambre avec son avocat, prêt à plaider. Mais quel fut son étonnement quand il reconnut son homme en veste assis en place et en robe de premier président! Il en pensa tomber à la renverse, et de frayeur de ce qu’il lui avait [dit] de lui-même, pensant parler à quelque quidam. La fin de l’aventure fut qu’il gagna son procès tout de suite. Tel était Novion. » (Tome 20, ch.4).

Et comment Novion finit-il ?

« Enfin, ne pouvant plus tenir à exercer ses fonctions de premier président, encore moins le public, qui avait affaire à lui sans cesse, il s’en démit en septembre 1724, après l’avoir seulement gardée un an, et s’en retourna ravi, et le public aussi d’en être délivré, à sa vie chérie de ne plus voir personne, n’ayant plus aucune charge, enfermé seul dans sa maison, et causant à son plaisir avec son voisin le charron, sur le pas de la porte de sa boutique, et mourut en sa terre de Grignon, en septembre 1731, à soixante-onze ans, regretté de personne. » (Tome 20, ch. 4).

Saint-Simon ne déborde pas d’admiration pour Novion, mais il me paraît significatif qu’il termine ses mémoires sur l’évocation d’une retraite (pour être exact, ces lignes ne sont pas tout à fait les dernières : il y en a encore quelques-unes sur la transmission de sa charge à son petit-fils, alors âgé de 15 ans !)

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Et voilà ! Ce n’est pas non plus un hasard si cet article est consacré à la « retraite » : c’est sans doute le dernier que j’écrirais dans ce blog avant un très long temps… Déjà depuis deux ans je n’avais rien écrit, mais je voulais y ajouter les deux articles sur Rancé et celui-ci : c’est fait.

J’ai lu Saint-Simon avec enthousiasme, d’un bout à l’autre, et j’ai voulu partager mon plaisir sur ce blog. Mais le monde de la littérature est trop vaste pour se fixer longtemps sur une seule île. Comme l’a dit Saint-John Perse : « J’ai vu la terre divisée en de vastes espaces, mais ma pensée n’est point distraite du navigateur… »

Je continuerai à parler de mes lectures, à ma façon, sur un nouveau blog que j’ai intitulé Editions originales, voici pourquoi.

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