Retraite

Saint-Simon est à la cour de Louis XIV comme un poisson dans l’eau, ou encore mieux, comme le rat de La Fontaine dans un fromage de Hollande. C’est là qu’il vit et vibre. Et pourtant, il me semble qu’il a toujours éprouvé une attirance pour les charmes de la retraite (au sens de retrait du monde).

Dès le début des Mémoires, alors qu’il raconte sa première campagne, il fait une petite digression pour décrire la solitude de Marlaigne (ou Marlagne), juste à côté de Namur dont Louis XIV faisait le siège :

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Détail du plan du siège de Namur

« Marlaigne est un monastère sur une petite et agréable éminence, dans une belle forêt tout environnée de haute futaie, avec un grand parc, fondé par les archiducs Albert et Isabelle pour une solitude de carmes déchaussés, telle que ces religieux en ont dans chacune de leurs provinces, où ceux de leur ordre se retirent de temps en temps, pour un an ou deux et jamais plus de trois, par permission de leurs supérieurs. Ils y vivent en perpétuel silence dans des cellules plus pauvres, mais telles à peu près que celles des chartreux, mais en commun pour le réfectoire qui est très frugal, dans un jeûne presque continuel, assidus à l’office, et partageant d’ailleurs leur temps entre le travail des mains et la contemplation. Ils ont quatre chambrettes, un petit jardin et une petite chapelle chacun, avec la plus grande abondance des plus belles et des meilleures eaux de source que j’aie jamais bues, dans leur maison, autour et dans leur parc, et la plupart jaillissantes. Ce parc est tout haut et bas avec beaucoup de futaies et clos de murs. Il est extrêmement vaste. Là-dedans sont répandues huit ou dix maisonnettes loin l’une de l’autre, partagées comme celles du cloître, avec un jardin un peu plus grand et une petite cuisine. Dans chacune habite, un mois, et rarement plus, un religieux de la maison qui s’y retire par permission du supérieur qui seul le visite de fois à autre. La vie y est plus austère que dans la maison et dans une séparation entière. Ils viennent tous à l’office le dimanche, emportent leur provision du couvent, préparent seuls leur manger durant la semaine, ne sortent jamais de leur petite demeure, y disent leur messe qu’ils sonnent et que le voisin qui entend la cloche vient répondre, et s’en retournent sans se dire un mot. La prière, la contemplation, le travail de leur petit ménage, et à faire des paniers, partagent leur temps, à l’imitation des anciennes laures. » (Tome 1, ch. 1).

Dans cette belle description bucolique, on sent bien l’attrait que cette solitude a pour Saint-Simon. On croirait presque lire La Fontaine, dans la seconde partie du Songe d’un habitant du Mogol :

« Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de 
la retraite
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter 
l’ombre et le frais? »

Son admiration pour Marlaigne rejoint celle qu’il a pour Rancé et la Trappe où il va régulièrement faire retraite. Tout cela se tient.

L’idée de « retraite », au sens actuel du mot, n’est pas non plus étrangère pour Saint-Simon. Deux fois au moins, il utilise dans ce sens l’expression « mettre un intervalle entre la vie et la mort » en parlant de personnages qu’il estime :

« [Courtin] quitta l’intendance sans que le roi l’y pût retenir. Le roi avait tant de confiance en lui pour les affaires de la paix, qu’il le pressa de demeurer plénipotentiaire en consentant que Mme de Varangeville sa fille en eût le secret et écrivit tout sous lui [Courtin devenait aveugle], mais il ne put se résoudre au voyage ni au travail. Avec ses yeux sa santé diminuait. Il avait été fort galant et avait passé toute sa vie dans les affaires et dans le plus grand monde, où il était fort goûté, et il voulut absolument mettre un intervalle entre la vie et la mort; aussi ne parut-il guère depuis et demeura fort retiré chez lui. » (Tome 1, ch. 25).

« Pelletier était droit et vraiment homme de bien. Il fit ses réflexions. Il avait toujours eu dessein de mettre un intervalle entre la vie et la mort, et il comprit qu’un chancelier ne pouvait plus se retirer. » (Tome 2, ch. 3).

Dans les deux cas, il parle positivement et des personnages, et de leur désir de se retirer. On sent bien qu’il a la ferme intention d’en faire un jour autant. La question est, quand ?

A deux reprises, au moins, il veut quitter la cour. La première fois, à la mort du duc de Bourgogne en 1712 (devenu dauphin en 1711), dont il se sentait proche et sur lequel il comptait beaucoup :

« Ces Mémoires ne sont pas faits pour y rendre compte de mes sentiments. En les lisant on ne les sentira que trop, si jamais longtemps après moi ils paraissent, et dans quel état je pus être et Mme de Saint-Simon aussi. Je me contenterai de dire qu’à peine parûmes-nous les premiers jours un instant chacun, que je voulus tout quitter et me retirer de la cour et du monde, et que ce fut tout l’ouvrage de la sagesse, de la conduite, du pouvoir de Mme de Saint-Simon sur moi que de m’en empêcher avec bien de la peine. » (Tome 10, ch. 4).

La seconde fois, à la mort de Louis XIV, quand il sent que, malgré l’amitié qui règne entre lui et le régent, les réformes dont il rêve n’auront pas lieu :

« Je n’avais senti que sa mollesse à la mort du roi, tant sur ce qui le regardait si personnellement, et qui a été expliqué alors, que sur ce qu’il me devait de justice sur l’inouïe scélératesse du duc de Noailles à mon égard. Aussi voulus-je faire retraite, et je me tins chez moi sans en sortir. M. le duc d’Orléans en fut en peine, et sans vouloir mieux faire, ne voulut pas me laisser dépiter. Il m’envoya coup sur coup l’abbé Dubois me conjurer de retourner chez lui, de ne l’abandonner point dans cette première crise, de pardonner aux conjonctures, de compter entièrement sur son amitié, sa confiance, sa reconnaissance, en un mot les plus beaux discours du monde. J’eus grande peine à me laisser, non pas persuader, mais aller à la bienséance; lui-même me dit encore plus de merveilles, et quoique malgré moi, je me laissai rengarier [« ramener à force de tourments » (très rare)]. » (Tome 13, ch. 11).

Finalement, c’est la majorité de Louis XV en 1722 et la mort de Philippe d’Orléans, devenu premier ministre, en 1723 qui le libéreront complétement. A la cour du nouveau roi, sans son protecteur, il ne serait plus qu’un dinosaure. Il a engrangé tout le matériau dont il a besoin pour son récit et il peut enfin rentrer tranquillement chez lui :

« Il ne m’en fallait pas tant pour me confirmer dans le parti que de longue main j’avais résolu de prendre sur l’inspection de l’état menaçant de M. le duc d’Orléans. Je m’en allai à Paris, bien résolu de ne paraître devant les nouveaux maîtres du royaume que dans les rares nécessités ou de bienséances indispensables, et pour des moments, avec la dignité d’un homme de ma sorte, et de celle de tout ce que j’avais personnellement été. Heureusement pour moi je n’avais, dans aucun temps, perdu de vue le changement total de ma situation, et pour dire la vérité, la perte de Mgr le duc de Bourgogne, et tout ce que je voyais dans le gouvernement m’avait émoussé sur toute autre de même nature. Je m’étais vu enlever ce cher prince au même âge que mon père avait perdu Louis XIII, c’est-à-dire, mon père à trente-six ans, son roi de quarante et un; moi, à trente-sept, un prince qui n’avait pas encore trente ans, prêt à monter sur le trône, et à ramener dans le monde la justice, l’ordre, la vérité; et depuis, un maître du royaume constitué à vivre un siècle, tel que nous étions lui et moi l’un à l’autre, et qui n’avait pas six mois plus que moi.» (Tome 20, ch.4).

Et il conclut sur cette phrase : « Tout m’avait préparé à me survivre à moi-même, et j’avais tâché d’en profiter. »

Mais les Mémoires ne s’arrêtent pas là. Il a encore quelques fils à nouer et une dernière anecdote à raconter. Il s’agit de Novion, premier président du parlement de Paris :

« Il n’était ni injuste ni malhonnête homme, comme l’autre premier président de Novion, son grand-père, mais il ne savait rien de son métier que la basse procédure, en laquelle, à la vérité, il excellait comme le plus habile procureur. Mais par delà cette ténébreuse science, il ne fallait rien attendre de lui. C’était un homme obscur, solitaire, sauvage, plein d’humeurs et de caprices jusqu’à l’extravagance; incompatible avec qui que ce fût, désespéré lorsqu’il lui fallait voir quelqu’un, le fléau de sa famille et de quiconque avait affaire à lui, enfin insupportable aux autres, et, de son aveu, très souvent à lui-même. Il se montra tel dans une place où il avait affaire avec la cour, avec sa compagnie, avec le public, contre lequel il se barricadait, en sorte qu’on n’en pouvait approcher; et tandis qu’il s’enfermait de la sorte, et que les plaideurs en gémissaient, souvent encore de ses brusqueries et de ses sproposito quand ils pouvaient pénétrer jusqu’à lui, il s’en allait prendre l’air, disait-il, dans la maison qu’il occupait avant d’être premier président, et causer avec un charron, son voisin, sur le pas de sa boutique, qui était, disait-il, l’homme du meilleur sens du monde. » (Tome 20, ch. 4).

Et voici l’anecdote, telle que Saint-Simon les aime :

« Un pauvre plaideur, d’assez bas aloi, se désespérant un jour de [ne le] pouvoir aborder pour lui demander une audience, tournait de tous côtés dans sa maison du palais, ne sachant à qui adresser ni où donner de la tête. Il entra dans la basse-cour et vit un homme en veste, qui regardait panser les chevaux, qui lui demanda brusquement ce qu’il venait faire là et ce qu’il demandait. Le pauvre plaideur lui répondit bien humblement qu’il avait un procès qui le désolait, qu’il avait grand intérêt de faire juger, mais que, quelque peine qu’il prit, et quelque souvent qu’il se présentât, il ne pouvait approcher de M. le premier président, qui était d’une humeur si farouche et si fantasque, qu’il ne voulait voir personne, et ne se laissait point aborder. Cet homme en veste lui demanda s’il avait un placet pour sa cause, et de le lui donner, et qu’il verrait s’il le pourrait faire arriver jusqu’au premier président. Le pauvre plaideur lui tira son placet de sa poche, et le remercia bien de sa charité, mais en lui marquant son doute qu’il pût venir à bout de lui procurer audience d’un homme aussi étrange et aussi capricieux que ce premier président, et se retira. Quatre jours après il fut averti par son procureur que sa cause serait appelée à deux jours de là, dont il fut bien agréablement surpris. Il alla donc à l’audience de la grand’chambre avec son avocat, prêt à plaider. Mais quel fut son étonnement quand il reconnut son homme en veste assis en place et en robe de premier président! Il en pensa tomber à la renverse, et de frayeur de ce qu’il lui avait [dit] de lui-même, pensant parler à quelque quidam. La fin de l’aventure fut qu’il gagna son procès tout de suite. Tel était Novion. » (Tome 20, ch.4).

Et comment Novion finit-il ?

« Enfin, ne pouvant plus tenir à exercer ses fonctions de premier président, encore moins le public, qui avait affaire à lui sans cesse, il s’en démit en septembre 1724, après l’avoir seulement gardée un an, et s’en retourna ravi, et le public aussi d’en être délivré, à sa vie chérie de ne plus voir personne, n’ayant plus aucune charge, enfermé seul dans sa maison, et causant à son plaisir avec son voisin le charron, sur le pas de la porte de sa boutique, et mourut en sa terre de Grignon, en septembre 1731, à soixante-onze ans, regretté de personne. » (Tome 20, ch. 4).

Saint-Simon ne déborde pas d’admiration pour Novion, mais il me paraît significatif qu’il termine ses mémoires sur l’évocation d’une retraite (pour être exact, ces lignes ne sont pas tout à fait les dernières : il y en a encore quelques-unes sur la transmission de sa charge à son petit-fils, alors âgé de 15 ans !)

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Et voilà ! Ce n’est pas non plus un hasard si cet article est consacré à la « retraite » : c’est sans doute le dernier que j’écrirais dans ce blog avant un très long temps… Déjà depuis deux ans je n’avais rien écrit, mais je voulais y ajouter les deux articles sur Rancé et celui-ci : c’est fait.

J’ai lu Saint-Simon avec enthousiasme, d’un bout à l’autre, et j’ai voulu partager mon plaisir sur ce blog. Mais le monde de la littérature est trop vaste pour se fixer longtemps sur une seule île. Comme l’a dit Saint-John Perse : « J’ai vu la terre divisée en de vastes espaces, mais ma pensée n’est point distraite du navigateur… »

Je continuerai à parler de mes lectures, à ma façon, sur un nouveau blog que j’ai intitulé Editions originales, voici pourquoi.

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Vie de Rancé (2)

La Vie de Rancé est la dernière œuvre de Chateaubriand. Non seulement elle nous intéresse en tant que lecteurs de Saint-Simon, mais elle a, bien évidemment, sa valeur propre. L’introduction, par exemple, me paraît être un résumé, une récapitulation en deux pages, de tous les grands thèmes qui traversent les Mémoires d’Outre-tombe et je me permets de la citer intégralement :

« Je n’ai fait que deux dédicaces dans ma vie : l’une à Napoléon, l’autre à l’abbé Séguin. J’admire autant le prêtre obscur qui donnait sa bénédiction aux victimes qui mouraient à l’échafaud, que l’homme qui gagnait des victoires. Lorsque j’allais voir, il y a plus de vingt ans, Mlles d’Acosta (cousines de Mme de Chateaubriand, alors au nombre de quatre, et qui ne sont plus que deux), je rencontrais, rue du Petit-Bourbon, un prêtre vêtu d’une soutane relevée dans ses poches : une calotte noire à l’italienne lui couvrait la tête ; il s’appuyait sur une canne, et allait, en marmottant son bréviaire, confesser, dans le faubourg Saint-Honoré, Mme de Montboissier, fille de M. de Malesherbes. Je le retrouvai plusieurs fois aux environs de Saint-Sulpice ; il avait peine à se défendre d’une troupe de mendiantes qui portaient dans leurs bras des enfants empruntés. Je ne tardai pas à connaître plus intimement cette proie des pauvres, et je le visitais dans sa maison, rue Servandoni, no 16. J’entrais dans une petite cour mal pavée ; le concierge, allemand, ne se dérangeait pas pour moi. L’escalier s’ouvrait à gauche, au fond de la cour ; les marches en étaient rompues. Je montais au second étage ; je frappais : une vieille bonne, vêtue de noir, venait m’ouvrir : elle m’introduisait dans une antichambre meublée, où il n’y avait qu’un chat jaune, qui dormait sur une chaise. De là je pénétrais dans un cabinet, orné d’un grand crucifix de bois noir. L’abbé Séguin, assis devant le feu et séparé de moi par un paravent, me reconnaissait à la voix : ne pouvant se lever, il me donnait sa bénédiction et me demandait des nouvelles de ma femme. Il me racontait que sa mère lui disait souvent, dans le langage figuré de son pays :  » Rappelez-vous que la robe des prêtres ne doit jamais être brodée d’avarice.  » La sienne était brodée de pauvreté. Il avait eu trois frères, prêtres comme lui, et tous quatre avaient dit la messe ensemble dans l’église paroissiale de Sainte-Maure. Ils allèrent aussi se prosterner à Carpentras sur le tombeau de leur mère. L’abbé Séguin refusa de prêter le serment : poursuivi pendant la révolution, il traversa un jour en courant le jardin du Luxembourg, et se sauva chez M. de Jussieu, rue Saint-Dominique-d’Enfer. En quittant le Luxembourg pour la dernière fois, en 1830, je passai de même à travers le jardin solitaire, avec mon ami M. Hyde de Neuville. De tristes échos se réveillent dans les cœurs qui ont retenu le bruit des révolutions.

« L’abbé Séguin rassemblait dans les lieux cachés les chrétiens persécutés. L’abbé Antoine, son frère, fut arrêté, mis aux Carmes et massacré le 2 septembre. Quand cette nouvelle parvint à Jean-Marie, il entonna le Te Deum. Il allait déguisé, de faubourg en faubourg, administrer des secours aux fidèles. Il était souvent accompagné de femmes pieuses et dévouées : Mme Choque passait pour sa fille ; elle faisait le guet, et était chargée d’avertir le confesseur. Comme il était grand et fort, on l’enrôla dans la garde nationale. Dès le lendemain de cet enrôlement, il fut envoyé avec quatre hommes visiter une maison, rue Cassette. Le ciel lui apprit ce qu’il avait à faire : il demande avec fracas que les appartements lui soient ouverts. Il aperçoit un tableau placé contre un mur et qui cachait ce qu’il ne voulait pas trouver. Il en approche, soulève avec sa baïonnette un coin de ce tableau et s’aperçoit qu’il bouche une porte. Aussitôt, changeant de ton, il reproche à ses camarades leur inactivité, leur donne l’ordre d’aller visiter les chambres en face du cabinet que dérobait le tableau. Pendant que la religion inspirait ainsi l’héroïsme à des femmes et à des prêtres, l’héroïsme était sur le champ de bataille avec nos armées : jamais les Français ne furent si courageux et si infortunés. Dans la suite l’abbé Séguin, ayant vu quel parti on pouvait tirer de la garde nationale, était toujours prêt à s’y présenter. Le mensonge était sublime, mais il n’en offensait pas moins l’abbé Séguin, parce qu’il était mensonge. Au milieu de ses violents sacrifices, il tombait dans un silence consterné qui épouvantait ses amis. Il fut délivré de ses tourments par suite du changement des choses humaines. On passa du crime à la gloire, de la république à l’empire.

« C’est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie que j’ai écrit l’histoire de l’abbé de Rancé. L’abbé Séguin me parlait souvent de ce travail, et j’y avais une répugnance naturelle. J’étudiai néanmoins, je lus, et c’est le résultat de ces lectures qui compose aujourd’hui la Vie de Rancé.

« Voilà tout ce que j’avais à dire. Mon premier ouvrage a été fait à Londres, en 1797, mon dernier à Paris, en 1844. Entre ces deux dates, il n’y a pas moins de quarante-sept ans, trois fois l’espace que Tacite appelle une longue partie de la vie humaine :  » Quindecim annos, grande mortalis aevi spatium.  » Je ne serai lu de personne, excepté de quelques arrière-petites-nièces, habituées aux contes de leur vieil oncle. Le temps s’est écoulé ; j’ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte ; c’est une dérision que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde ? Il n’est pas bon d’y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des yeux. Autrefois je barbouillais du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée ; chimères qui ont été chercher ailleurs la jeunesse. On remarque des traits indécis dans le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin : ces défauts du temps embellissent le chef-d’œuvre du grand peintre, mais on ne m’excusera pas : je ne suis pas Poussin, je n’habite point au bord du Tibre, et j’ai un mauvais soleil. »

On retrouve ici :

  • Napoléon et moi (les deux géants qui dominent le début du siècle),
  • La fascination de certains royalistes pour l’Empire (« On passa du crime à la gloire, de la république à l’empire ») et même la République (« l’héroïsme était sur le champ de bataille avec nos armées : jamais les Français ne furent si courageux et si infortunés. »), que l’on retrouve, bien sûr, chez Balzac,
  • Le thème du temps : chaque événement est replacé dans le faisceau des souvenirs de Chateaubriand où tout se tient (le temps, pour lui, n’est jamais perdu),
  • L’humilité ostentatoire (le grand écrivain rendant visite à un pauvre prêtre) et la fausse modestie : « autrefois je barbouillais du papier… »,
  • L’art de la description et du détail bien choisi (le logis de l’abbé et le chat jaune qui dort sur une chaise),
  • L’emphase (« j’ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte ; c’est une dérision que de vivre après cela ») qui parfois frise le ridicule, comme dans : « Que fais-je dans le monde ? Il n’est pas bon d’y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des yeux. »

Chateaubriand vieux Il y a une pointe d’ironie dans cette liste, mais je ne voudrais surtout pas décourager quelqu’un de lire Chateaubriand : il y a quelques années seulement, j’ai lu d’un bout à l’autre les Mémoires d’Outre-Tombe, avec énormément de plaisir et sans m’ennuyer un instant (jusqu’alors je n’en avais lu que la première partie, la plus célèbre, celle de la jeunesse à Saint-Malo, puis Combourg). Mais certains de ses tics, en particulier l’utilisation de formules emphatiques ou sibyllines, s’aggravent dans La vie de Rancé.

Le résultat est parfois brillant, comme cette phrase célèbre sur Le Déluge de Poussin (déjà évoqué à la fin de l’introduction) : «  Ce tableau rappelle quelque chose de l’âge délaissé et de la main du vieillard : admirable tremblement du temps ! » Le tableau est au Louvre est fait partie de la série des quatre saisons. On peut se demander pourquoi c’est sur Le Déluge que se concentre l’attention de Chateaubriand : peut-être parce qu’il correspond à sa vision de sa propre vieillesse comme naufrage héroïque.

Poussin_hiver_deluge

Parfois les formules deviennent franchement cocasses (à mon sens de Breton terre-à-terre) : «  Les jeunes filles de la Bretagne se laissent noyer sur les grèves après s’être attachées aux algues d’un rocher. » Le romantisme breton-normand qu’on retrouvera tout au long du XIXe siècle et auquel Hugo a largement participé, a peut-être sa source dans cette phrase… A la fin des Travailleurs de la mer, Gilliatt aussi se laisse noyer par la marée. Heureusement, ce romantisme un peu lourd, encore exprimé par le Legrandin de Proust (« Dans cette baie, dite d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore pour être attachées comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de naufrages, où tous les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer. Balbec! la plus antique ossature géologique de notre sol, vraiment Ar-mor, la Mer, la fin de la terre, la région maudite qu’Anatole France […] a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véritable pays des Cimmériens […]), sera exorcisé lorsque le Narrateur de la Recherche découvrira les jeunes filles en fleur.

Parlant de Rancé, Chateaubriand ne peut pas faire l’impasse sur Saint-Simon et son nom apparaît 29 fois dans son récit. Mais en « royaliste républicain », il n’aime pas ce duc imbu de son rang :

« Saint-Simon serait très croyable dans ce qu’il rapporte s’il pouvait s’occuper d’autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui des autres, on serait tenté de croire qu’il avait des doutes sur sa race. Il semble n’abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté. Louis XIV l’accusait de ne songer qu’à démolir les rangs, qu’à se constituer le grand-maître des généalogies. Il attaquait le parlement, et le parlement rappela à Saint-Simon qu’il avait vu commencer sa noblesse. C’est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de Saint-Simon. »

Ne pouvoir « s’occuper d’autre chose que de soi » : c’est un reproche qui s’adresserait beaucoup mieux à Chateaubriand qu’à Saint-Simon ! On connaît le mot de Talleyrand : « M. de Chateaubriand se croit sourd depuis qu’il n’entend plus parler de lui. »

La méfiance de Chateaubriand vis-à-vis de Saint-Simon se voit bien lorsqu’il s’interroge sur les raisons de la conversion de Rancé. Voici ce qu’en dit Saint-Simon :

« La princesse de Guéméné, morte duchesse de Montbazon en 1657, mère de M. de Soubise, était cette belle Mme de Montbazon dont on a fait ce conte qui a trouvé croyance: que l’abbé de Rancé, depuis ce célèbre abbé de la Trappe, en était fort amoureux et bien traité; qu’il la quitta à Paris, se portant fort bien, pour aller faire un tour à la campagne; que bientôt après, y ayant appris qu’elle était tombée malade, il était accouru, et qu’étant entré brusquement dans son appartement, le premier objet qui y était tombé sous ses yeux avait été sa tête, que les chirurgiens, en l’ouvrant, avait séparée; qu’il n’avait appris sa mort que par là, et que la surprise et l’horreur de ce spectacle joint à la douleur d’un homme passionné et heureux, l’avait converti, jeté dans la retraite, et de là dans l’ordre de Saint-Bernard et dans sa réforme. Il n’y a rien de vrai en cela, mais seulement des choses qui ont donné cours à cette fiction. Je l’ai demandé franchement à M. de la Trappe, non pas grossièrement l’amour et beaucoup moins le bonheur, mais le fait, et voici ce que j’en ai appris. Il était intimement de ses amis, ne bougeait de l’hôtel de Montbazon, et ami de tous les personnages de la Fronde, de M. de Châteauneuf, de Mme de Chevreuse, de M. de Montrésor et de ce qui s’appelait alors les Importants, mais plus particulièrement de M. de Beaufort avec qui il faisait très souvent des parties de chasse, et dans la dernière intimité avec le cardinal de Retz et qui a duré jusqu’à sa mort. Mme de Montbazon mourut de la rougeole en fort peu de jours. M. de Rancé était auprès d’elle, ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements, et fut présent à sa mort. La vérité est que, déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde, méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte fit faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer, et peu après il s’en alla en sa maison de Véretz en Touraine, qui fut le commencement de sa séparation du monde. » (Tome 2, ch. 10).

On connaît le goût de Saint-Simon pour le romanesque : on ne peut donc qu’admirer sa retenue… Pourtant, Chateaubriand n’est pas convaincu par ce que Rancé lui-même aurait dit à Saint-Simon :

« L’autorité serait décisive si la réponse était péremptoire. Au lieu de s’expliquer, Saint-Simon s’occupe du récit des liaisons de Rancé avec les personnages de la Fronde. Il affirme du reste, comme dom Gervaise, que Marie de Bretagne fut emportée par la rougeole, que Rancé était auprès d’elle, qu’il ne la quitta point, et lui vit recevoir les sacrements. « L’abbé Le Bouthillier, ajoute-t-il, s’en alla après à sa maison de Veretz, ce qui fut le commencement de sa séparation du monde. «  »

Et, avec une logique qui m’échappe complétement, il conclut :

« Cette fin de narration prouve à quel point Saint-Simon se trompait. »  Car Chateaubriand veut croire à la tête coupée…

En revanche, il a du mal à croire à l’authenticité de l’admiration de Saint-Simon pour Rancé. A propos de la querelle du Quiétisme, il écrit : « Saint-Simon, qui n’aimait pas Fénelon et qui se disait chaud partisan de Rancé […] ». Le « qui se disait » est assassin et de mauvaise foi…

C’est clair, Chateaubriand n’a que mépris pour l’homme Saint-Simon. Heureusement, en écrivain lucide, il a ce beau (et célèbre) jugement sur le style de son « adversaire » : « Dans ce caquetage [de tabourets] viendraient se perdre les qualités incorrectes du style de l’auteur, mais heureusement il avait un tour à lui ; il écrivait à la diable pour l’immortalité. » L’expression « qualités incorrectes » est bien vue et correspond bien à ce que Saint-Simon pense de son propre style, comme il le décrit dans sa conclusion :

« Dirai-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l’obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions? J’ai senti ces défauts; je n’ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement. De rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce serait refondre tout l’ouvrage, et ce travail passerait mes forces, il courrait risque d’être ingrat. Pour bien corriger ce qu’on a écrit il faut savoir bien écrire; on verra aisément ici que je n’ai pas dû m’en piquer. » (Tome 20, Conclusion.)

(À suivre)

Note: les citations de Saint-Simon sont toutes extraites du texte intégral disponible sur le site Medusis. Le texte de Chateaubriand est disponible sur le site www.ebooksgratuits.com.

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Vie de Rancé (1)

Il y a un personnage qui tient une grande place dans la vie de Saint-Simon et dont je n’ai pas encore parlé : c’est l’abbé de Rancé (qu’il nomme toujours M. de la Trappe). C’est que j’attendais d’avoir lu la Vie de Rancé de Chateaubriand, qu’il est impossible de passer sous silence.

L’histoire d’Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé est celle, archétypique, de l’individu beau, brillant, intelligent, riche, aimé des femmes, etc… qui un jour laisse tout tomber et se consacre à une rude ascèse,  un peu celle du Bouddha (encore qu’il ait choisi une ascèse moins rude que celle des sâdhus hindouistes) ou de Saint François d’Assise ou de Saint Bernard de Clairvaux. Rancé, lui, prit la direction de l’abbaye de la Trappe et lui rendit sa « pureté originelle ». Celle-ci n’était pas située très loin de la Ferté-Vidame et c’est ainsi que, par l’intermédiaire de son père, Saint-Simon devint, autant qu’on pouvait l’être avec un solitaire si farouche, un familier de l’abbé :

« Il [mon père] avait fort connu M. de la Trappe dans le monde. Il y était son ami particulier, et cette liaison se resserra de plus en plus depuis sa retraite si voisine de chez mon père qui l’y allait voir plusieurs jours tous les ans; il m’y avait mené. Quoique enfant, pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m’attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m’enchanta. Je désirai toujours d’y retourner, et je me satisfis toutes les années et souvent plusieurs fois, et souvent des huitaines de suite; je ne pouvais me lasser d’un spectacle si grand et si touchant, ni d’admirer tout ce que je remarquais dans celui qui l’avait dressé pour la gloire de Dieu et pour sa propre sanctification et celle de tant d’autres. Il vit avec bonté ces sentiments dans le fils de son ami; il m’aima comme son propre enfant, et je le respectai avec la même tendresse que si je l’eusse été. Telle fut cette liaison, singulière à mon âge, qui m’initia dans la confiance d’un homme si grandement et si saintement distingué, qui me lui fit donner la mienne, et dont je regretterai toujours de n’avoir pas mieux profité. » (Tome 1, ch. 8).

On retrouve ici l’immense admiration que Saint-Simon avait pour son père et qu’on retrouve, par exemple, dans sa continuation du culte de Louis XIII. On reconnaît aussi un point souvent souligné dans les articles précédents : autant ses haines peuvent être farouches, autant ses admirations sont inconditionnelles. Ainsi il avoue :

« Il arrive quelquefois aux plus gens de bien de diviniser certaines passions, et telle est la faiblesse de l’homme. J’étais passionnément attaché à M. de la Trappe […].» (Tome 2, ch. 8).

Tant que celui-ci vivra, il fera chaque année une retraite à la Trappe, pendant la semaine de Pâques :

« Mais l’obstination de M. de La Rochefoucauld, qui tourna en dépit contre soi-même, rendit tout inutile, et me combla de déplaisir que j’allai chercher à émousser à la Trappe, pour y profiter du temps de la semaine sainte. » (Tome 1, ch. 20).

Ces retraites n’étaient pas forcément bien vues à la cour, à laquelle on devait tout son temps ; aussi, il les dissimule de son mieux, comme on le voit dans le passage suivant :

« À mon retour de la Trappe où je n’allais que clandestinement pour dérober ces voyages aux discours du monde à mon âge, je tombai dans une affaire qui fit grand bruit et qui eut pour moi bien des suites. » (Tome 1, ch. 8),

Ou, dans l’aventure du portrait (voir plus bas) :

« Je me cachais fort, à mon âge, de mes voyages de la Trappe. »

Son respect pour Rancé est tel que c’est à lui qu’il écrit en 1695, pour lui demander si son entreprise d’écrire l’histoire contemporaine est légitime : il se connaît assez pour savoir qu’il y mêlera beaucoup de médisances et il a des scrupules. La réponse de l’abbé n’est pas encourageante, mais — on ne peut que s’en féliciter — Saint-Simon passera outre.

Rancé par RigaudEn 1695, encore jeune, Saint-Simon décide de faire peindre le portrait de Rancé par Hyacinthe Rigaud (qu’il orthographie Rigault), le peintre officiel des grands de ce monde, dont le portrait en pied de Louis XIV est célèbre. Le récit en est un assez romanesque et on pourrait en douter s’il n’était confirmé par d’autres sources (même Chateaubriand, qui aime bien contrer Saint-Simon, ne le met pas en doute)…

« Il y avait longtemps que l’attachement que j’avais pour M. de la Trappe, et mon admiration pour lui me faisaient désirer extrêmement de pouvoir conserver sa ressemblance après lui, comme ses ouvrages en perpétueraient l’esprit et les merveilles. Son humilité sincère ne permettait pas qu’on pût lui demander la complaisance de se laisser peindre. On en avait attrapé quelque chose au chœur, qui produisit quelques médailles assez ressemblantes, mais cela ne me contentait pas. D’ailleurs, devenu extrêmement infirme, il ne sortait presque plus de l’infirmerie, et ne se trouvait plus en lieu où on le pût attraper. Rigault était alors le premier peintre de l’Europe pour la ressemblance des hommes et pour une peinture forte et durable; mais il fallait persuader à un homme aussi surchargé d’ouvrages de quitter Paris pour quelques jours, et voir encore avec lui si sa tête serait assez forte pour rendre une ressemblance de mémoire. Cette dernière proposition, qui l’effraya d’abord, fut peut-être le véhicule de lui faire accepter l’autre. Un homme qui excelle sur tous ceux de son art est touché d’y exceller d’une manière unique; il en voulut bien faire l’essai, et donner pour cela le temps nécessaire. L’argent, peut-être, lui plut aussi. Je me cachais fort, à mon âge, de mes voyages de la Trappe; je voulais donc entièrement cacher aussi le voyage de Rigault, et je mis pour condition de ma part qu’il ne travaillerait que pour moi, qu’il me garderait un secret entier, et que, s’il en faisait une copie pour lui, comme il le voulait absolument, il la garderait dans une obscurité entière, jusqu’à ce qu’avec les années, je lui permisse de la laisser voir. Du mien, il voulut mille écus comptant à son retour, être défrayé de tout, aller en poste en chaise en un jour, et revenir de même. Je ne disputai rien et le pris au mot de tout. C’était au printemps, et je convins avec lui que ce serait à mon retour de l’armée, et qu’il quitterait tout pour cela. En même temps je m’étais arrangé avec le nouvel abbé, M. Maisne, secrétaire de M. de la Trappe, et retiré là depuis bien des années, et M. de Saint-Louis, ancien brigadier de cavalerie, fort estimé du roi, retiré là aussi depuis longtemps, desquels j’aurai ailleurs occasion de parler, et qui ne désiraient pas moins que moi ce portrait de M. de la Trappe.

« Revenant donc de Fontainebleau, je ne couchai qu’une nuit à Paris, où en arrivant j’avais pris mes mesures avec Rigault, qui partit le lendemain de moi. J’avertis en arrivant mes complices, et je dis à M. de la Trappe qu’un officier de ma connaissance avait une telle passion de le voir, que je le suppliais d’y vouloir bien consentir (car il ne voyait plus presque personne); j’ajoutai que, sur l’espérance que je lui en avais donnée, il allait arriver, qu’il était fort bègue, et ne l’importunerait pas de discours, mais qu’il comptait s’en dédommager par ses regards. M. de la Trappe sourit avec bonté, trouva cet officier curieux de bien peu de chose, et me promit de le voir. Rigault arrivé, le nouvel abbé, M. Maisne et moi le menâmes dès le matin dans une espèce de cabinet qui servait le jour à l’abbé pour travailler, et où j’avais accoutumé de voir M, de la Trappe, qui y venait de son infirmerie. Ce cabinet était éclairé des deux côtés, et n’avait que des murailles blanches, avec quelques estampes de dévotion, et des sièges de paille, avec le bureau sur lequel M. de la Trappe avait écrit tous ses ouvrages, et qui n’était encore changé en rien. Rigault trouva le lieu à souhait pour la lumière; le père abbé se mit au lieu où M. de la Trappe avait accoutumé de s’asseoir avec moi à un coin du cabinet, et heureusement Rigault le trouva tout propre à le bien regarder à son point. De là, nous le conduisîmes en un autre endroit où nous étions bien sûrs qu’il ne serait vu ni interrompu de personne. Rigault le trouva fort à propos pour le jour et la lumière, et il y porta aussitôt tout ce qu’il lui fallait pour l’exécution.

« L’après-dînée, je présentai mon officier à M. de la Trappe; il s’assit avec nous dans la situation qu’il avait remarquée le matin, et demeura environ trois quarts d’heure avec nous. Sa difficulté de parler lui fut une excuse de n’entrer guère dans la conversation, d’où il s’en alla jeter sur sa toile toute préparée les images et les idées dont il s’était bien rempli. M. de la Trappe, avec qui je demeurai encore longtemps, et que j’avais moins entretenu que songé à l’amuser, ne s’aperçut de rien, et plaignit seulement l’embarras de la langue de cet officier. Le lendemain, la même chose fut répétée. M. de la Trappe trouva d’abord qu’un homme qu’il ne connaissait point, et qui pouvait si difficilement mettre dans la conversation, l’avait suffisamment vu, et ce ne fut que par complaisance qu’il ne voulut pas me refuser de le laisser venir. J’espérais qu’il n’en faudrait pas davantage, et ce que je vis du portrait me le confirma, tant il me parut bien pris et ressemblant; mais Rigault voulut absolument encore une séance pour le perfectionner à son gré: il fallut donc l’obtenir de M. de la Trappe, qui s’en montra fatigué, et qui me refusa d’abord, mais je fis tant, que j’arrachai plutôt que je n’obtins de lui cette troisième visite. Il me dit que, pour voir un homme qui ne méritait et qui ne désirait que d’être caché, et qui ne voyait plus personne, tant de visites étaient du temps perdu et ridicules; que pour cette fois il cédait à mon importunité, et à la fantaisie que je protégeais d’un homme qu’il ne pouvait comprendre, et qui ne se connaissaient ni n’avaient rien à se dire; mais que c’était au moins à condition que ce serait la dernière fois et que je ne lui en parlerais plus. Je dis à Rigault de faire en sorte de n’avoir plus à y revenir, parce qu’il n’y avait plus moyen de l’espérer. Il m’assura qu’en une demi-heure il aurait tout ce qu’il s’était proposé, et qu’il n’aurait pas besoin de le voir davantage. En effet, il me tint parole, et ne fut pas la demi-heure entière.

« Quand il fut sorti, M. de la Trappe me témoigna sa surprise d’avoir été tant et si longtemps regardé, et par une espèce de muet. Je lui dis que c’était l’homme du monde le plus curieux, et qui avait toujours eu le plus grand désir de le voir, qu’il en avait été si aise qu’il m’avait avoué qu’il n’avait pu ôter les yeux de dessus lui, et que de plus, étant aussi bègue qu’il l’était, la conversation où il ne pouvait entrer de suite ne l’ayant point détourné, il n’avait songé qu’à se satisfaire en le regardant tout à son aise. Je changeai de discours le plus promptement que je pus, et sous prétexte de le mettre sur des choses qui ne s’étaient pu dire devant Rigault, je cherchai à le détourner des réflexions sur des regards qui, n’étant que pour ce que je les donnai, étaient en effet si peu ordinaires, que je mourais toujours de peur que leur raison véritable ne lui vînt dans l’esprit, ou qu’au moins il n’en eût des soupçons qui eussent rendu notre dessein ou inutile ou fort embarrassant à achever. Le bonheur fut tel qu’il ne s’en douta jamais.

« Rigault travailla le reste du jour et le lendemain encore sans plus voir M. de la Trappe, duquel il avait pris congé, en se retirant d’auprès de lui la troisième fois, et fit un chef-d’œuvre aussi parfait qu’il eût pu réussir en le peignant à découvert sur lui-même. La ressemblance dans la dernière exactitude, la douceur, la sérénité, la majesté de son visage, le feu noble, vif, perçant de ses yeux si difficile à rendre, la finesse et tout l’esprit et le grand qu’exprimait sa physionomie, cette candeur, cette sagesse, paix intérieure d’un homme qui possède son âme, tout était rendu, jusqu’aux grâces qui n’avaient point quitté ce visage exténué par la pénitence, l’âge et les souffrances. Le matin je lui fis prendre en crayon le père abbé assis au bureau de M. de la Trappe pour l’attitude, les habits et le bureau même tel qu’il était, et il partit le lendemain avec la précieuse tête qu’il avait si bien attrapée et si parfaitement rendue, pour l’adapter à Paris sur une toile en grand, et y joindre le corps, le bureau et tout le reste. Il fut touché jusqu’aux larmes du grand spectacle du chœur et de la communion générale de la grand’messe le jour de la Toussaint, et il ne put refuser au père abbé une copie en grand pareille à mon original. Il fut transporté de contentement d’avoir si parfaitement réussi d’une manière si nouvelle et sans exemple, et dès qu’il fut à Paris, il se mit à la copie pour lui et à celle pour la Trappe, travaillant par intervalles aux habits et au reste de ce qui devait être dans mon original. Cela fut long, et il m’a avoué que de l’effort qu’il s’était fait à la Trappe, et de la répétition des mêmes images qu’il se rappelait pour mieux exécuter les copies, il en avait pensé perdre la tête, et s’était trouvé depuis dans l’impuissance pendant plusieurs mois de travailler du tout à ses portraits. […] Je n’osai jamais lui [Rancé] avouer mon larcin; mais, en partant de la Trappe, je lui en laissai tout le récit dans une lettre par laquelle je lui en demandais pardon. Il en fut peiné à l’excès, touché et affligé; toutefois il ne put me garder de colère. Il me récrivit que je n’ignorais pas qu’un empereur romain disait: qu’il aimait la trahison, mais qu’il n’aimait pas les traîtres; que pour lui il pensait tout autrement, qu’il aimait le traître, mais qu’il ne pouvait que haïr sa trahison. » (Tome 1, ch. 24).

Cardinal de BouillonLe portrait est d’une sobriété à la Zurbaran. On peut le comparer à celui-ci, presque grotesque, du cardinal de Bouillon, ambitieux et bouffi d’orgueil et que Saint-Simon haïssait.

Rancé mourra en 1700 et le récit de sa mort par Saint-Simon ne manque pas d’émotion contenue :

« J’éprouvai à Fontainebleau une des plus grandes afflictions que je pusse recevoir, par la perte que je fis de M. de la Trappe. Attendant un soir le coucher du roi, M. de Troyes me montra une lettre qui lui en annonçait l’extrémité. J’en fus d’autant plus surpris que je n’en avais point reçu de là depuis dix ou douze jours, et qu’alors sa santé était à l’ordinaire. Mon premier mouvement fut d’y courir, mais les réflexions qu’on me fit faire sur cette disparate m’arrêtèrent. J’envoyai sur-le-champ à Paris prendre un médecin fort bon, nommé Audri, que j’avais mené à Plombières, qui partit aussitôt, mais qui en arrivant ne trouva plus M. de la Trappe en vie. Ces Mémoires sont trop profanes pour rapporter rien ici d’une vie aussi sublimement sainte, et d’une mort aussi grande et aussi précieuse devant Dieu. […] Je me contenterai de rapporter ici que les louanges furent d’autant plus grandes et plus prolongées, que le roi fit son éloge en public; qu’il voulut voir des relations de sa mort; et qu’il en parla plus d’une fois aux princes ses petits-fils, en forme d’instruction. De toutes les parties de l’Europe, on parut sensible à l’envi à une si grande perte; l’Église le pleura et le monde même lui rendit justice. Ce jour si heureux pour lui et si triste pour ses amis fut le 26 octobre, vers midi et demi, entre les bras de son évêque, et en présence de sa communauté, à près de soixante-dix-sept ans, et de quarante ans de la plus prodigieuse pénitence. Je ne puis omettre néanmoins la plus touchante et la plus honorable marque de son amitié. Étant couché par terre sur la paille et sur la cendre, pour y mourir comme tous les religieux de la Trappe, il daigna se souvenir de moi de lui-même, et chargea l’abbé de la Trappe de me mander de sa part, que, comme il était bien sûr de mon affection pour lui, il comptait bien que je ne doutais pas de toute sa tendresse. Je m’arrête tout court; tout ce que je pourrais ajouter serait ici trop déplacé. » (Tome2, ch. 25).

Dans cet attachement de Saint-Simon pour Rancé on sent, au-delà du respect filial (pour le moine autant que pour son père), le goût de Saint-Simon pour la retraite, qu’il a enfin réalisé, à sa manière, en 1723 et dont je reparlerai dans un article à venir.

Tout ceci est bien édifiant… Pour terminer sur une note plus réjouissante, je ne peux m’empêcher de citer Flaubert qui visitera la Trappe en 1877, alors qu’il fait des repérages en Basse Normandie pour Bouvard et Pécuchet :

« Hier j’ai été à la Trappe ! Quelles binettes ! nom d’un nom ! Quelles gueules ! » (Lettre à Edmond Laporte, 4 octobre 1877) et « Pour me rattacher à la religion, j’ai voulu voir l’abbaye de la Trappe. J’en suis sorti empuanti par l’odeur des bons Pères et écœuré par leurs singeries. » (Lettre à Louise Lepic, 5 octobre 1877).

Les temps ont bien changé…

(À suivre)

Note: toutes les citations sont toutes extraites du texte intégral disponible sur le site Medusis. Les citations de Flaubert sont extraites du volume 5 de sa correspondance dans la Bibliothèque de la Pléiade.

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Huile contre beurre

Dans un vieux film français de Gilles Grangier, « La cuisine au beurre » (dont je n’ai vu que la bande-annonce), Bourvil et Fernandel s’affrontaient sur ce thème. Le débat n’est pas nouveau ; déjà madame de Sévigné écrivait à sa fille :

« Je ne saurais vous plaindre de n’avoir point de beurre en Provence, puisque vous avez de l’huile admirable et d’excellent poisson. » (16 mars 1672).

Madame de Maintenon, elle, préfère le beurre, comme elle l’écrit à la princesse des Ursins :

« Je crois, madame, que vous aurez mangé bien des épinards; mais je voudrais que vous eussiez de bon beurre, et il n’y a pour cela qu’à faire battre de la crème du jour dans une bouteille: il est vrai qu’on en a peu à la fois, et ceux qui en vendent veulent qu’il y en ait beaucoup; ils assureront qu’il vient d’être battu, et ils peuvent dire vrai; mais la crème est de plusieurs jours, c’est ce qui le rend mauvais. Comme j’aime fort le beurre, j’ai approfondi cette matière […] » (22 avril 1708).

Au cours de son ambassade en Espagne, Saint-Simon ne semble pas particulièrement apprécier l’huile d’olive, du moins celle qu’on trouve partout :

« Le vin et l’huile que les seigneurs font faire chez eux, pour eux, sont admirables, et condamnent bien la paresse publique qui des thèmes crus en fait dont on ne peut pas seulement souffrir l’odeur. » (Tome 19, ch. 5).

Il y revient un peu plus loin :

« Le carême est fort fâcheux dans les Castilles. La paresse et l’éloignement de la mer font que la marée est inconnue. Les plus grosses rivières n’ont point de poisson, les petites encore moins, parce qu’elles ne sont que des torrents. Peu ou point de légumes, si ce n’est de l’ail, des oignons, des cardons, quelques herbes. Ni lait ni beurre. Du poisson mariné, qui serait bon si l’huile en était bonne; mais elle est si généralement mauvaise qu’on en est infecté jusque dans les rues de Madrid, en carême, car presque tout le monde le fait, jeunes et vieux, hommes et femmes, seigneurs, bourgeois et peuple. Ainsi on est réduit aux oeufs de toutes les façons et au chocolat, qui est leur grande ressource. » (Tome 19, ch. 8).

On peut supposer qu’à cette époque l’huile vierge, issue de « première pression à froid », était rare en Espagne et réservée aux plus riches…

Ibn Khaldun, le grand penseur arabe du XIVe siècle, contribue au débat dans la Muqaddima, sa magistrale introduction à l’histoire des Arabes et des Berbères. Parmi les grandes oppositions qui structurent son discours, il y a  celle entre la vie citadine et la vie rurale, elle-même divisée en vie agricole et vie bédouine:

« Les habitants des régions où l’on vit dans l’aisance et qui abondent en céréales, en troupeaux, en assaisonnements et en fruits, ont, en général, la réputation d’avoir l’esprit lourd et le corps grossièrement formé. Comparez les Berbères, qui ont du blé et des assaisonnements en abondance, avec les peuples de la même race qui, comme les Masmouda, les habitants du Sous et les Ghomara, mènent une vie de privations et se contentent, pour toute nourriture, d’orge ou de dorra [millet]. Sous le rapport de l’intelligence et du corps, ceux-ci sont bien supérieurs aux premiers. Il en est de même des peuples du Maghreb chez qui, en général, se trouve une abondance de blé et d’assaisonnements : comparez-les avec les habitants de l’Espagne (musulmane), qui manquent absolument de beurre, et dont la principale nourriture est le dorra. Vous trouverez chez ceux-ci une vivacité d’esprit, une légèreté de corps, une aptitude à s’instruire, que l’on chercherait vainement chez les Maghrébins. Le même rapport existe, dans presque tout le Maghreb, entre les habitants de la campagne et ceux des villes. »

Et, un peu plus loin :

« …ainsi voyons-nous, non seulement dans la population des villes, mais dans celle des campagnes, que les hommes habitués à vivre dans l’abondance et à se plonger dans les plaisirs sont les premiers à succomber lorsque quelques années de sécheresse ont amené chez eux la famine et la mort. C’est ce qu’on observe parmi les Berbères du Maghreb, les habitants de la ville de Fez et ceux du Caire, à ce qu’on m’a dit. Il n’en est pas ainsi des Arabes qui habitent les déserts et les solitudes, ni de la population des pays de palmiers, qui se nourrit, presque exclusivement, de dattes ; ni des habitants actuels de l’Ifrîkiya [en gros, la Tunisie et l’ouest de la Lybie], qui vivent presque entièrement d’orge et d’huile ; ni des Espagnols (musulmans), dont les principaux aliments sont le dorra et l’huile. »

Autrement dit, pour Ibn Khaldun, l’huile est un aliment plus frugal, mais bien plus sain, que le beurre, ce que confirment nos diététiciens modernes…

On peut s’étonner de l’importance du beurre pour ces populations de pays chauds, où celui-ci doit rancir très rapidement. Cet exemple n’est pourtant pas isolé : au XIIe siècle, le voyageur andalou Ibn Jubayr s’extasie sur la qualité du beurre à la Mecque : « Les différents laits de la Mecque sont excellents, ainsi que tous les produits qui en dérivent comme le beurre qu’on a peine à distinguer du miel tant il est délicieux et exquis. »

J’imagine que le beurre que l’on mangeait dans ces régions arides était fait à partir de lait de brebis, de chèvre, de chamelle ou d’un mélange des trois (j’ai lu qu’il n’est pas facile de faire du beurre à partir de lait de chamelle pur). Comme on le voit quelques pages plus loin, une partie au moins de ce beurre est apportée par des tribus yéménites, à propos desquelles on retrouve, deux siècles avant Ibn Khaldun, l’opposition entre citadins et ruraux :

« Ces Yéménites sont des Arabes de pure race, éloquents, rudes, solides, qui ne s’embarrassent pas de raffinement citadin, que la ville n’a point policés et que les lois religieuses n’ont pas mis dans la voie droite. Ils n’ont dans les exercices du culte que le mérite d’être sincères. »

Bien plus tard, T. E. Lawrence décrit dans « Les sept piliers de la sagesse » comment, au cours du grand détour dans le désert (beaucoup moins dramatique que dans le film de David Lean) qui précède l’attaque d’Aqaba, il retrouve un rassemblement de tribus dans je ne sais plus quel oued. Tous les soirs il est invité par un nouveau groupe et le repas consiste en riz, mouton ou poulet, le tout généreusement arrosé de beurre fondu qui brûle les doigts (pourquoi est-ce que je me souviens si bien de ce petit détail, alors que je serais incapable de résumer de façon à la fois succinte et structurée ce gros volume lu il y a plus de 10 ans ?).

Dans « Le désert des déserts » (titre original : Arabian Sands), Wilfred Thesiger nous décrit une scène presque identique, et nous parle du goût des Bédouins pour le gras : il est vrai qu’à l’exception de quelques occasions festives, ces habitants du désert suivaient un régime de famine et qu’ils ne risquaient donc pas le triple pontage à 60 ans (s’ils parvenaient à cet âge…) Le beurre fait toujours partie des provisions que lui et ses compagnons emportent pour leurs périples dans le « Croissant Vide », dans le sud de la péninsule arabique. Il nous parle une fois de beurre clarifié, ce qui expliquerait beaucoup de choses puisque celui-ci rançit beaucoup moins vite que le beurre normal. Mais il ne dit pas s’il est toujours clarifié. On devine aussi que le beurre est le plus souvent fait à partir de lait de chèvres, le lait des chamelles étant consommé comme boisson. Enfin, précision insolite, on apprend que celui-ci est transporté dans des sacs en peau de lézards, alors que pour les autres provisions on utilise des peaux de chèvres (c’est sans doute à l’imparfait que je devrais parler).

Ceci nous confirme l’ubiquité du beurre dans les régions arides du nord de l’Afrique et du Moyen-Orient. Pour nous, il est  du nord, tandis que l’huile d’olive est du sud ; mais c’est le contraire qui se passe au sud de la Méditerranée et de la zone d’extension de l’olivier. On le voit sur cet exemple trivial, le changement de point de vue, le passage du monde européen au monde arabe, modifie les « polarités », les tropismes. Plus rien n’est évident… et c’est ce qui rend si passionnante la lecture des quelques écrivains arabes qui nous sont accessibles en français.

Mais revenons à Saint-Simon qui, sans nul doute, préfère le beurre. Nous l’avons vu se plaindre du manque de poisson à l’intérieur de l’Espagne : il en est effectivement grand amateur, comme le duc de Vendôme qu’il hait tant. Aussi, dès qu’il arrive en France, à Bayonne, il s’en offre une « ventrée » :

« J’eus l’honneur de faire ma cour plusieurs fois à la reine douairière d’Espagne, qui m’ordonna de dîner dans sa maison de la ville, le jour de Pâques, dont le sieur de Bruges, dont j’ai parlé lors de mon passage, fit très bien les honneurs; et comme on savait que j’étais affamé de poisson, on y en servit en quantité et d’admirables, que je préférai à la viande. L’évêque, dont j’ai parlé aussi en même temps, et quelques principaux du lieu s’y trouvèrent. J’allai de là remercier et prendre congé de la reine, qui me fit présent elle-même d’une fort belle épée d’or sans diamants, avec beaucoup d’excuses de me donner si peu de chose. L’évêque voulut me donner à souper si absolument qu’il fallut s’y rendre. J’y trouvai bonne compagnie, bonne chère et force poisson, qui ne laissa pas de trouver encore place. » (Tome 19, ch. 12).

Quel plaisir de rentrer chez soi !…

(À suivre)

Note: toutes les expressions entre crochets sont des clarifications personnelles (vocabulaire, personnages…) et les citations sont toutes extraites du texte intégral disponible sur le site Medusis. La citation de Madame de Sévigné est tirée de la Pléiade (tome 1), de même que celles d’Ibn Jubayr (« Voyageurs arabes ») tandis que celles d’Ibn Khaldun proviennent d’une traduction disponible sur le site québecois Les Classiques des Sciences Sociales (une traduction moderne existe également dans la Pléiade).

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Politique

Dans l’article précédent, on a vu que Saint-Simon fait preuve, au sujet des états généraux, d’une certaine perspicacité politique. Pourtant, dans le livre que François Régis-Bastide lui avait consacré il y a longtemps, dans la collection « Ecrivains de toujours », on lit, de Stendhal, un commentaire du genre : « Saint-Simon, grand écrivain, mais piètre politique » (je ne me souviens plus des termes exacts).  Je me suis beaucoup interrogé sur cette affirmation… Bien sûr, la prédominance qu’il accorde aux questions de rang l’empêche de penser sainement. Mais la vraie justification de ce jugement me paraît être le caractère entier de Saint-Simon, l’inébranlable fidélité de ses amitiés (comme celle du duc d’Orléans), mais aussi de ses haines (comme celle du duc de Noailles) : on pourrait dire, son honnêteté. Il lui manque la flexibilité qui lui permettrait de former des alliances, d’oublier temporairement des coups bas, de se concilier des gens qu’il n’aime pas mais qui pourraient lui être utile : c’est un anti-Dubois, un anti-Noailles ou, pour en revenir à Stendhal, un anti-Mosca.

Surtout, il paraît incapable de s’engager dans l’action, comme le montre son refus de toutes les positions que lui propose le duc d’Orléans. D’abord, au moment où celui-ci devient régent, en 1715, les finances:

« M. le duc d’Orléans fut fort étonné, et se mit sur son bien-dire pour me persuader. Je lui répondis que je n’avais nulle aptitude pour les finances, que c’était un détail devenu science et grimoire qui me passait; que le commerce, les monnaies, le change, la circulation, toutes choses essentielles à la gestion des finances, je n’en connaissais que les noms; que je ne savais pas les premières règles de l’arithmétique; que je ne m’étais jamais mêlé de l’administration de mon bien, ni de ma dépense domestique, parce que je m’en sentais incapable, combien plus des finances de tout un royaume, et embarrassées comme elles l’étaient. Il me représenta l’instruction et le soulagement que je trouverais dans les divers membres du conseil des finances, et dans ceux d’ailleurs que je voudrais consulter. Il ajouta tout ce qui pouvait me flatter; il appuya sur ma probité et sur mon désintéressement, chose si capitale au maniement des finances. Sur quoi je lui répondis que peu importerait à la chose publique que je volasse les finances, ou que mon incapacité les laissât voler; qu’à la vérité je croyais bien me pouvoir répondre à lui et à moi-même de ma fidélité là-dessus, mais qu’avec la même sincérité, je ne sentais aucune des lumières nécessaires pour m’apercevoir même des friponneries grossières, combien moins des panneaux infinis dont cette matière est si susceptible. » (tome 12, ch. 8).

On retrouve ici l’avalanche de « que…, que…, que… » caractéristique du Saint-Simon qui essaye de convaincre… Refuser une telle position en arguant de son ignorance, ce n’est pas commun ; mais il a certainement raison lorsqu’il affirme qu’il est incapable de gérer lui-même son bien : il mourra couvert de dettes (la situation économique de la haute noblesse de son temps sera peut-être le sujet d’un article à venir). Le plus drôle est qu’il propose pour le remplacer celui qu’il considère comme son pire ennemi, le duc de Noailles. C’est une façon pour lui de démontrer que son sens de l’état n’est pas altéré par ses inimitiés personnelles et nous verrons que cette stratégie est utilisée plus d’une fois. Je dis « stratégie », car même si elle est sincère, on sent bien que dans de tels refus il y a quelque chose de plus profond.

En 1720, c’est le poste de garde des sceaux qu’il refuse :

« Pendant tous ces embarras, M. le duc d’Orléans, piqué contre Argenson, auteur de l’arrêt du 22 mai, qui les avait causés, et dont les suites avaient conduit nécessairement à la destitution de Law malgré Son Altesse Royale, voulut ôter les sceaux à Argenson. Il m’en parla une après-dînée que j’étais venu de Meudon travailler avec lui, m’expliqua ses raisons en homme qui avait pris son parti, et tout de suite me proposa de me les donner. Je me mis à rire; il me dit qu’il n’y avait point à rire de cela, qu’il ne voyait que moi qu’il put en charger. Je lui témoignai ma surprise d’une idée qui me paraissait si étrange, comme s’il ne se pouvait trouver personne dans ce grand nombre de magistrats, qui put en faire dignement les fonctions, à leur défaut par impossible, par un prélat, et avoir recours à un homme d’épée qui ne savait ni ne pouvait savoir un mot de lois, de règles et des formes pour l’administration des sceaux. Il me répondit: qu’il n’y avait rien de plus simple ni de plus aisé; que cette administration n’était qu’une routine que j’apprendrais en moins d’une heure, et qui s’apprenait toute seule en tenant le sceau. » (tome 18, ch. premier).

Saint-Simon s’entête dans son refus, mais le duc d’Orléans insiste, et lui envoie deux hommes de confiance pour tenter de le persuader. A cette époque, et pendant tout le temps où il siégera au conseil de Régence, Saint-Simon réside à Meudon, ancienne et magnifique demeure de Monseigneur, laissée vacante après la mort de celui-ci. C’est l’occasion pour lui de se livrer à une de ces mises en scène du récit dont on a déjà vu des exemples :

« Le lendemain matin je ne vis point de harangueur arriver; mais à la moitié du dîner, où j’avais toujours bien du monde, je vis entrer le duc de La Force et Canillac. Ce dernier me surprit fort. Je n’avais jamais eu de commerce avec lui que de rencontres rares, je l’avais vu chez moi et chez lui quatre ou cinq fois dans la première quinzaine de la régence; oncques depuis nous ne nous étions vus que d’un bout de table à l’autre, au conseil de régence, depuis qu’il y fut entré, et sans nous approcher devant ni après, ni nous rencontrer ailleurs. On a vu ici qu’il s’était livré à l’abbé Dubois, au duc de Noailles, à Stairs [ambassadeur d’Angleterre], et qu’il l’était totalement au parlement, et on y a vu aussi son caractère. Leur arrivée n’allongea pas le repas. Ils mangèrent en gens pressés de finir, et à peine le café pris ils me prièrent de passer dans mon cabinet. » (Idem).

Suit un long échange d’arguments, un peu aride pour nous; puis :

« M. de La Force reprit la parole, mais je leur, proposai alors d’aller achever la conversation qui avait déjà duré près de trois heures, en prenant l’air sur la terrasse qui mène aux Capucins. Chemin faisant M. de La Force essaya de me tenter tout bas par le plaisir de mortifier le parlement et le premier président par moi-même, après tout ce qui s’était passé sur le bonnet, et de me montrer à eux sous le visage sévère, et supérieur que j’emprunterais des sceaux dont il m’étala les occasions continuelles et la satisfaction que j’aurais d’en profiter en servant bien l’État et M. le duc d’Orléans. Canillac s’était peu à peu écarté en sorte qu’il ne pouvait entendre, jeu ne sais si ce fut de hasard ou de concert, mais il se rapprocha et il fut de la fin de cette sorte de conversation avec la légèreté d’un homme d’esprit qui, sans s’éloigner de ses préjugés, ne laisse pas de profiter de tout pour arriver au but qu’il s’était proposé à mon égard. Le beau temps et la belle vue de cette terrasse firent quelques moments de trêve au sérieux que nous traitions; nous gagnâmes ainsi le bout de la terrasse et ce qu’on appelle le bastion des Capucins; là nous nous assîmes, et quoique la vue y soit encore plus admirable, la conversation se reprit incontinent. […] Je ne finirais point si je voulais rapporter tout ce qui fut dit et discuté de part et d’autre. Je me contenterai de dire que je fus pressé par ces deux hommes, qui y employèrent tout leur esprit, comme si d’accepter ou de refuser les sceaux, la fortune, le salut, la vie de M. le duc d’Orléans eut été entre mes mains, et n’eut dépendu que du parti qu’à cet égard j’allais prendre; je n’en pus être persuadé, et je ne me rendis point. Enfin la nuit nous gagnant, et il faut remarquer que c’était dans la fin de mai, par le plus beau temps du monde, je leur proposai le retour. Tout le chemin fut encore employé de leur part au pathétique, à la fin aux regrets, à m’annoncer ceux que les événements que j’aurais empêchés me causeraient, et à tous les propos de gens qui s’étaient promis de réussir, et qui s’en voyaient déçus. En arrivant au château neuf, je me gardai bien d’entrer chez moi; je les conduisis où était la compagnie, avec laquelle je me mêlai pour me défaire de mes deux hommes, qui près de sept heures durant m’avaient fatigué à l’excès. Leur voiture les attendait depuis longtemps, ils causèrent un peu debout avec le monde, enfin me dirent adieu et s’en aillèrent. » (Idem).

Est-ce que le duc d’Orléans a vraiment proposé les sceaux à Saint-Simon ? A-t-il tellement insisté ? Qu’est ce qui est vrai dans ce passage ? Tout, nous dira l’auteur ; la preuve en est tous les petits détails dont il se souvient : le café prit après le repas, la promenade sur la terrasse de Meudon, la vue magnifique sur Paris, la nuit de mai, le plus beau temps du monde… Voilà qui porte la marque de l’authenticité.

Plus tard encore, c’est le poste de gouverneur du roi enfant, Louis XV, que Saint-Simon refuse. L’offre est d’autant plus tentante que la fonction est remplie par le duc de Villeroy qu’il exècre :

« Je ne sais si cette dérision du maréchal de Villeroy, si impertinente et si publique, réveilla dans M. le duc d’Orléans le désir de le déplacer, mais peu après il me fit en général ses plaintes de la conduite du maréchal de Villeroy à son égard, de ses liaisons, de ses vues folles, mais dangereuses, et du péril pour lui régent de laisser croître le roi entre ses mains, et les conclut par me déclarer résolument qu’il me voulait mettre en sa place. Je lui opposai les mêmes raisons que je lui avais alléguées les autres fois que cette même tentation l’avait surpris. Je le fis souvenir combien il avait approuvé le conseil que je lui avais donné vers la fin de la vie du feu roi, qu’au cas qu’avant sa mort, ou par testament, il ne disposât pas de la place de gouverneur de son successeur, lui, M. le duc d’Orléans, après toutes les horreurs qu’on avait eu tant de soin de répandre partout, devait se garder sur toutes choses de mettre en une place si immédiate à la personne du jeune roi aucun de ceux qui étaient publiquement ses serviteurs particuliers, moi moins que pas un, qui, dans tous les temps, ne m’étais jamais caché de l’être, et le seul qui eût continué à le voir hardiment, publiquement et continuellement dans l’abandon général où il s’était trouvé. J’insistai que ces mêmes raisons qui m’avaient engagé à le remercier avec opiniâtreté les autres fois qu’il m’avait pressé d’accepter cette place, subsistaient toutes pour me la faire encore refuser. J’ajoutai que, convenant avec lui de tout sur le maréchal de Villeroy ces mêmes raisons qui m’éloignaient de lui vouloir succéder, militaient toutes pour l’y faire conserver […] » (Tome 18, ch. 5, 1721).

Dans le même ordre d’idées, au moment de la mort du duc de Bourgogne, il nous avait dit que celui-ci envisageait de lui confier le poste de gouverneur de son fils aîné, le duc de Bretagne, qui mourra quelques semaines après lui,  laissant la succession au tout jeune duc d’Anjou qui deviendra, justement, Louis XV. Mais là encore il s’obstine dans son refus, pour toutes sortes de raisons qui relèvent de « l’intérêt supérieur de la nation », comme on dirait aujourd’hui. Le combat, nous dit-il, dura un mois.

Ainsi, bien qu’il ait souvent eu l’occasion d’entrer en politique (sa participation au conseil de régence semble s’être concentrée sur des « broutilles »), Saint-Simon a toujours refusé l’obstacle, comme un cheval rétif. Qu’il ait été un homme honnête, qu’il n’ait pas hésité à faire passer l’intérêt de l’état avant son intérêt personnel, qu’il ait refusé les compromissions, je le crois volontiers, dussé-je être traité de naïf. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a autre chose… D’abord, comme beaucoup, lui qui adore parler et donner son avis ne veut pas se salir les mains et, surtout, risquer sa réputation, comme il le déclare explicitement à cette dernière occasion :

« C’était en deux mots que, quelque attaché que je fusse à M. le duc d’Orléans, et quelque serviteur que je fusse de M. le Duc, mon honneur m’était plus cher que l’un ni l’autre, et que tout ce que la plus grande fortune me pourrait présenter; qu’il savait lui Millain, que personne n’ignorait ce que de tout temps j’étais à M. le duc d’Orléans; qu’il n’ignorait pas aussi les horreurs si souvent renouvelées et répandues contre ce prince depuis leur première invention; que, mis par lui en la place du maréchal de Villeroy, l’effroi factice des joueurs de ressorts de ces horreurs éclaterait de plus belle contre le régent, et le contre-coup sur moi; que nul ne pouvait me garantir que le roi fût exempt de tout accident et de toute maladie tant qu’il serait entre mes mains; que cette garantie se pouvait étendre aussi peu sur sa vie, puisqu’il était mortel comme tous les autres hommes de son âge; que, s’il lui arrivait accident ou maladie, je me sentais incapable de soutenir tout ce qui se répandrait sur M. le duc d’Orléans, et qui en plein rejaillirait sur moi; que, si malheur arrivait au roi, je courais toutes sortes de risques d’entendre publier qu’il n’aurait été mis entre mes mains que pour avoir plus de liberté de s’en défaire, soit par ma négligence, soit par ma connivence, à quoi je me sentais radicalement incapable de survivre un moment; par conséquent qu’il voyait, et que M. le Duc verrait à plein par le compte qu’il allait lui rendre, combien radicalement aussi j’étais incapable de me laisser vaincre par quoi que ce pût être pour accepter la place de gouverneur du roi, même quand elle vaquerait par mort. » (Idem).

Mais le plus important, à mon avis, c’est que Saint-Simon, consciemment ou non, se sent plus témoin, historien, qu’acteur. Non seulement il refuse de se salir les mains et de prendre des risques, il ne veut pas non plus d’une fonction astreignante qui lui interdirait de continuer à fouiner et à s’intéresser à tout : de façon révélatrice, dans l’article sur la visite du tsar à Paris, on a vu comme il préfère ne pas lui être officiellement présenté, de façon à pouvoir l’observer à loisir.

Ce qui me conforte dans cette idée, c’est que Saint-Simon a toujours été tenté par la retraite, comme on le verra dans un article à venir…

 (À suivre)

Note: toutes les expressions entre crochets sont des clarifications personnelles (vocabulaire, personnages…) et les citations sont toutes extraites du texte intégral disponible sur le site Medusis.

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États généraux

Nous connaissons tous les états généraux de 1789, ceux qui furent fatals au malheureux Louis XVI. Ils étaient exceptionnels puisqu’il ne s’en était pas tenu depuis 1614, sous Louis XIII. Il est vrai qu’ils n’étaient pas compatibles avec l’absolutisme tel que le concevait Louis XIV. Pourtant, déjà vers la fin de son règne, on commençait à en reparler. Selon Saint-Simon, ils auraient d’abord été envisagés par le duc de Bourgogne, en 1711, pendant la courte année où il fut Dauphin :

« Pour en revenir aux états généraux, ce n’était pas qu’il leur crût aucune sorte de pouvoir. Il était trop instruit pour ignorer que ce corps, tout auguste que sa représentation le rende, n’est qu’un corps de plaignants, de remontrants, et quand il plaît au roi de le lui permettre, un corps de proposants. Mais ce prince, qui se serait plu dans le sein de sa nation rassemblée, croyait trouver des avantages infinis d’y être informé des maux et des remèdes par des députés qui connaîtroient les premiers par expérience, et de consulter les derniers avec ceux sur qui ils devaient porter. Mais dans ces états il n’en voulait connaître que trois, et laissait fermement dans le troisième celui qui si nouvellement a paru vouloir s’en tirer [la robe, qui constituait la plus grande partie de la haute bourgeoisie]. » (Tome 10, ch. 4).

« Corps de plaignants, de remontrants », c’est bien ce que seront ceux de 1789, avec cette différence qu’ils n’attendront pas le bon plaisir du roi pour se constituer en « un corps de proposants ».

Mais c’est à la mort du roi que Saint-Simon parle sérieusement d’états généraux. Il propose au duc d’Orléans d’en tenir dès son accession à la régence, afin de partir du bon pied : beaucoup de choses ont été étouffées sous le règne de Louis XIV, et les finances sont en loques… Ils permettraient de faire une sorte d’inventaire qui ferait ressortir des problèmes dont il ne porterait aucune responsabilité : manœuvre classique de nos jours lorsqu’un nouveau gouvernement ou un nouveau PDG sont nommés, surtout si la situation est mauvaise.

« Je lui dis que jetant à part les dangers que je venais de lui mettre devant les yeux, mais qui n’ont plus d’existence, le seul péril d’une assemblée d’états généraux ne regardait que ceux qui avaient eu l’administration des affaires, et si l’on veut, par contre-coup, ceux qui les y ont employés. Que ce péril ne regardait point Son Altesse Royale, puisqu’il était de notoriété publique qu’il n’y avait jamais eu la moindre part, et qu’il n’en pouvait prendre aucune en pas un des ministres du roi, ni en qui que ce soit qui les ait choisis ni placés. Que cette raison, si les suivantes le touchaient, lui devait persuader de ne pas laisser écouler une heure après la mort du roi sans commander aux secrétaires d’État les expéditions nécessaires à la convocation, exiger d’eux qu’elles fussent toutes faites et parties avant vingt-quatre heures, les tenir de près là-dessus, et, du moment qu’elles seraient parties, déclarer publiquement la convocation. Qu’elle devait être fixée au terme le plus court, tant pour les élections des députés par bailliages que pour l’assemblée de ces députés pour former les états généraux, pour qu’on vit qu’il n’y avait point de leurre, et que c’est tout de bon et tout présentement que vous les voulez, et pour n’avoir à toucher à rien en attendant leur prompte ouverture, et n’avoir, par conséquent, à répondre de rien. Que le Français, léger, amoureux du changement, abattu sous un joug dont la pesanteur et les pointes étaient sans cesse montées jusqu’au comble pendant ce règne, après la fin duquel tout soupirait, serait saisi de ravissement à ce rayon d’espérance et de liberté proscrit depuis plus d’un siècle, vers lequel personne n’osait plus lever les yeux, et qui le comblerait d’autant plus de joie, de reconnaissance, d’amour, d’attachement pour celui dont il tiendrait ce bienfait, qu’il partirait du pur mouvement de sa bonté, du premier instant de l’exercice de son autorité, sans que personne eût eu le moment d’y songer, beaucoup moins le temps ni la hardiesse de le lui demander. Qu’un tel début de régence, qui lui dévouait tous les cœurs sans aucun risque, ne pouvait avoir que de grandes suites pour lui, et désarçonner entièrement ses ennemis, matière sur laquelle je reviendrai tout à l’heure. Que l’état des finances étant tel qu’il était, n’étant ignoré en gros de personne, et les remèdes aussi cruels à choisir, parce qu’il n’y en pouvait avoir d’autres que l’un des trois que j’avais exposés à Son Altesse Royale lorsqu’elle me pressa d’accepter l’administration des finances, ce lui était une chose capitale de montrer effectivement et nettement à quoi elle en est là-dessus, avant qu’elle-même y eût touché le moins du monde, et qu’elle en tirât d’elle un aveu public par écrit, qui serait pour Son Altesse Royale une sûreté pour tous les temps plus que juridique, et la plus authentique décharge, sans tenir rien du bas des décharges ordinaires, ni rien de commun avec l’état des ordonnateurs ordinaires, ni avec le besoin qu’ils ont d’en prendre, et le titre le plus sans réplique et le plus assuré pour canoniser à jamais les améliorations et les soulagements que les finances pourront recevoir pendant la régence, peu perceptibles et peu crus sans cela, ou de pleine justification de l’impossible, si elles n’étaient pas soulagées dans l’état où il constait d’une manière si solennelle que le roi les avait mises, et laissées en mourant: avantage essentiel pour Son Altesse Royale dans tous les temps, et d’autant plus pur qu’il ne s’agit que de montrer ce qui est, sans charger ni accuser personne, et avec la grâce encore de ne souffrir nulle inquisition là-dessus, mais uniquement de chercher le remède à un si grand mal. » (Tome 12, ch. 9)

Voici des phrases un peu longues, un peu chargées, mais qui sont typiques de Saint-Simon lorsqu’il rapporte une conversation où il a cherché à convaincre : « que…, que…, que… » : c’est une avalanche. Dans ce texte, il appelle le duc d’Orléans « Son Altesse Royale », ce qui n’est pas habituel et qui donne à penser qu’il est repris d’un mémoire qu’il a présenté au duc, d’un style plus formel. On remarque aussi le quasi-cliché : « le Français, léger, amoureux du changement »…

En 1715, le régent rejette cette idée, mais il la ressort deux ans tard, lorsque la situation des finances est encore plus catastrophique ; mais cette fois-ci, c’est Saint-Simon qui cherche à l’en dissuader par un autre mémoire :

« Personne n’a une idée bien juste des états généraux. Le petit nombre de ceux qui se sont appliqués à l’examen de la nature de ces assemblées et de leur autorité, soit par une étude essentielle, soit par une étude historique par rapport à elles, ne peut être regardé que comme un point en comparaison de ceux qui en sont membres, dont la multitude n’écoutera que l’intérêt de son autorité, et par conséquent portera ses prétentions jusqu’où elles pourront aller. Après ce qui a été touché dans l’article précédent à l’occasion des rangs, il n’est pas aisé de se flatter, pour peu qu’on veuille raisonner sans prévention, que les états généraux s’en tiennent aux simples remontrances, aux demandes, à ne délibérer que sur les matières qui leur seront proposées par Votre Altesse Royale. » (Tome 14, ch. 16).

Ou encore :

« Leurs maux passés et présents sont un aiguillon pressant qui, se joignant à celui de la liberté, maintenant si à la mode, ou encore à celui de l’autorité que chacun s’arroge, qui n’y devient pas moins, et qui dans une pareille assemblée sera dans toute sa force, et n’y sera contredit d’aucun ou de bien peu de membres; la considération puissante, qu’ils auront toujours devant les yeux, que l’occasion passée, tout affranchissement est sans retour; toutes ces choses feront parler haut les états… » (Idem).

Ces deux citations, et d’autres passages, montrent que Saint-Simon est bien conscient que des états généraux risqueraient fort d’excéder le but qui leur aurait été fixé et de devenir incontrôlables… C’est exactement ce qui s’est passé en 1789. On remarque son allusion à l’idée de liberté, « maintenant si à la mode »… Finalement, Louis XVI aurait été bien inspiré de lire Saint-Simon avant de convoquer les siens !

(À suivre)

Note: toutes les expressions entre crochets sont des clarifications personnelles (vocabulaire, personnages…) et les citations sont toutes extraites du texte intégral disponible sur le site Medusis.

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La garse milésienne

J’ai récemment excusé une digression en invoquant le nom de Montaigne. En voici une autre, où je ferai d’abord un détour du côté de Martin Heidegger.

Il y a un an, à la kermesse de l’école française d’Oslo, j’ai acheté, d’occasion, « Introduction à la métaphysique » (collection Tel, Gallimard), parmi une douzaine d’autres ouvrages d’Heidegger. Quelqu’un, peut-être un professeur, avait décidé de se débarrasser de sa collection. Je l’ai choisi parce que le titre me convenait parfaitement, parce que la question de la première page m’intriguait (« pourquoi donc y a-t-il l’étant et non pas plutôt rien? ») et parce que le volume était suffisamment mince pour que je puisse espérer le terminer. Jusqu’alors, je n’avais lu qu’un autre mince volume, « Qu’est qu’une chose ? », titre qui, lui aussi, éveille l’intérêt.

Ceci dit, je n’ai pas lu immédiatement ce nouveau livre, trop occupé par Saint-Simon, et c’est seulement il y a quelques jours, accompagnant mon fils à un anniversaire et cherchant quelque chose à lire pendant les deux heures où je devrais l’attendre, que je l’ai pris avec moi. Non seulement je ne me suis pas ennuyé, mais, comme on dit, je n’ai pas vu le temps passer (comme quoi, s’occuper d’un enfant permet aussi de s’enrichir l’esprit).

J’aime voir ainsi poser des questions fondamentales, qui peuvent paraître oiseuses, évidentes, mais qui stimulent et aèrent le cerveau. Heidegger plane très haut, loin au-dessus des cas particuliers : « un quelconque éléphant, dans une quelconque forêt vierge aux Indes, est aussi bien étant qu’un quelconque processus chimique de combustion sur la planète Mars… » (p. 16). Plus loin il proclame : « La philosophie est essentiellement inactuelle parce qu’elle appartient à ces rares choses dont le destin est de ne jamais pouvoir rencontrer une résonance immédiate dans leur propre aujourd’hui… » (p. 20) On s’attend donc à une longue discussion, à peine commencée, de la question initiale, avant, peut-être, d’en venir à des applications concrètes. Pourtant, quelques lignes après l’affirmation précédente on tombe sur : « Mais ce qui est inutilisable peut tout de même, et même d’autant mieux, être une puissance. Ce qui ne connaît pas de résonance immédiate dans la vie de tous les jours peut être en consonance intime avec le pro-venir authentique qui est dans la provenance historique d’un peuple. » (p. 21).  La phrase, typique du style de l’auteur, n’est pas d’une clarté aveuglante, mais ce n’est pas là le problème : ce qui choque, comme un cheveu sur la soupe, c’est ce mot « peuple » qui arrive ici sans préparation et qui reviendra souvent dans les pages suivantes. Quand on s’aperçoit que ce texte de cours fut publié en 1935, alors que Heidegger était membre du NSPD et que le pouvoir nazi proclamait la spécificité et la supériorité du « peuple allemand », on dresse l’oreille. Le Nazisme et les autres mouvements d’extrême-droite qui s’y sont rattachés étaient caractérisés par l’épithète « völkisch« .

Un peu plus loin encore, il parle du « destin d’un peuple historial et de ses œuvres » (p. 24)… Qu’un philosophe qui passe tant de temps à s’interroger sur des notions aussi ténues que celles d’être de l’étant (« Être, une vapeur ou une erreur ? », p. 47), utilise sans sourciller des expressions comme « destin d’un peuple », cela laisse pantois… Et il continue : « Mais il n’y a destin que là où un savoir véritable concernant les choses gouverne l’Être-là. Or, les voies et perspectives d’un tel savoir, c’est la philosophie qui les ouvre. » On commence à comprendre ceux qui prétendent qu’à cette époque Heidegger se serait bien vu philosophe officiel du régime nazi… 

Vingt pages plus loin (p. 46), il continue à s’interroger sur l’être à partir de trois exemples : un portail roman, un tableau de Van Gogh (sur lequel il fait preuve d’un sentimentalisme agreste, pas très pertinent) et l’État (avec une majuscule) : « En quoi consiste son être ? En ceci que la police d’État arrête un suspect, ou en ce que, à la chancellerie il y a tant et tant de machines à écrire en action, qui prennent ce que leur dictent des secrétaires d’État ? Ou bien est-il dans l’entretien du Führer avec le ministre anglais des affaires étrangères ? » Ce qui est effrayant dans cet exemple, c’est que la sinistre Gestapo (« Police Secrète d’État ») est présentée comme un élément normal de l’état, le premier même qui vienne à l’esprit. Le second, fait preuve d’une étrange déshumanisation : les secrétaires d’état ne dictent pas à des secrétaires, mais à des machines à écrire… (Alors qu’Heidegger était très méfiant vis-à-vis de la technologie). On trouve, enfin, la personne même du Führer. 1935 est l’année où l’Allemagne signa avec l’Angleterre un accord naval qui lui permettait de réarmer sa marine, grande victoire diplomatique pour les Nazis ; les entretiens entre Hitler et Sir John Simon eurent lieu en mars : cet exemple n’est donc pas choisi au hasard et colle à l’actualité du moment. Tout ceci est tellement gros, vu avec notre recul, qu’on finit par se demander si ce ne sont pas là des critiques voilées de l’état nazi : mais alors, que faisait Heidegger dans le parti ?

Les pages suivantes reviennent sur tous ces thèmes et les amplifient : « L’être est-il un pur vocable et sa signification une vapeur, ou bien est-il le destin spirituel de l’Occident ? (p. 48)» : à nouveau, le mot destin et un nouveau, lui aussi très chargé, Occident, dont on regrette, comme il se doit, la dé-cadence (Heidegger adore détourner les mots du langage courant). Suit une diatribe contre les États-Unis et l’URSS (qu’il appelle simplement Russie), renvoyés dos à dos, («…la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation sans racines de l’homme normalisé. ») étonnamment moderne, comme on en lit ou en entend encore aujourd’hui (sauf que l’URSS n’existe plus…). Les phrases suivantes, trop longues pour être citées en entier, sont même plus « prophétiques » puisqu’elles s’appliquent encore mieux au temps d’internet qu’au sien, « …où toute occurrence qu’on voudra, en tout lieu qu’on voudra, à tout moment qu’on voudra, est devenue accessible aussi vite qu’on voudra […], lorsque le temps n’est plus que vitesse, instantanéité et simultanéité […] , lorsque le boxeur est considéré comme le grand homme d’un peuple… » (aujourd’hui, on pourrait remplacer « boxeur » par « footballeur »).

Puis il revient à l’Allemagne de son époque : « Nous sommes pris dans l’étau. Notre peuple, en tant qu’il se trouve au milieu, subit la pression de l’étau la plus violente, lui qui est le peuple le plus riche en voisins, et aussi le plus en danger, et avec tout cela le peuple métaphysique. » (p. 49). Il a beau préciser en note que « ce qui est désigné par là, c’est l’accomplissement de la métaphysique par Hegel et par Nietzsche », on se demande ce que la métaphysique vient faire là-dedans.

Il y a au moins deux remarques à faire sur cette citation. D’une part, on y retrouve l’idée d’une Allemagne menacée, étouffée par ses voisins, qui va justifier la politique agressive du Reich : une fois de plus, il y a « résonance » ençtre les idées d’Heidegger et celles des Nazis. D’autre part, sa remarque sur le peuple métaphysique, nous amène à la question qui, quelque part, reste un mystère, peut-être par que c’est une question mal posée, peut-être par qu’il n’y a, en fait, aucune opposition, aucune différence,  entre ce que nous appelons civilisation et barbarie : comment une nation aussi civilisée et cultivée que l’Allemagne a-t-elle pu se laisser entraîner dans l’aventure du nazisme ? Heidegger a dit quelque part, après la guerre, qu’effectivement il avait cru, un moment, y voir une étincelle… Il croit que le « destin » du peuple allemand est de retrouver l’être, « le commencement de notre Être-là spirituel », et il admet que cela peut-être un peu cafouilleux : « il faut que le commencement soit recommencé plus originairement, et cela avec tout ce qu’un commencement comporte de déconcertant, d’obscur et de mal assuré. » (p. 50). Et il ajoute : « s’il y a quelque chose que la répétition telle que nous l’entendons, la re-quête n’est pas, c’est bien la continuation améliorée de l’usuel avec les moyens usuels. » Une fois de plus, nous trouvons ici un écho des préoccupations des Nazis : déjà avant sa prise de pouvoir, Hitler avait clairement annoncé que son régime ne serait pas une continuation du régime parlementaire et démocratique ; ce serait un nouveau départ qui a eu, c’est le moins qu’on puisse dire, quelque chose de déconcertant et d’obscur

Et il continue à se lamenter sur l’obscurcissement du monde et l’énervation de l’esprit. Tout ça, bien sûr, c’est la faute aux Américains et aux Russes et, pour résumer, « c’est l’invasion de ce que nous appelons le démoniaque » (p. 57). Dans un autre contexte, ceci serait considéré comme de l’innocente polémique : on a lu bien pis depuis. Mais nous savons où conduira, quelques années plus tard, cette diabolisation : l’invasion de l’URSS fut présentée par les Nazis comme une croisade pour la défense de la culture et de la civilisation contre la barbarie, ce qui justifia le traitement inhumain de la population russe (et en particulier des Juifs, tous considérés comme des crypto-communistes). Je ne dis pas qu’Heidegger en est directement responsable, bien entendu (presque personne ne le lisait), et je veux bien croire que la réalité l’aurait indigné (s’est-il jamais exprimé là-dessus après la guerre ?), mais, encore une fois, il y a convergence.

Finalement, Heidegger se lamente aussi sur l’état de l’université malgré, dit-il, « les tentatives récentes d’assainissement » (p. 59). Qu’entend-il par là ? Dans l’Allemagne de 1935, un mot comme assainissement n’était pas innocent… Ailleurs, il parle de la nécessaire « révolution dans le corps enseignant » (p. 64) : glissons…

Essayons de résumer la thèse d’Heidegger, telle que je l’ai comprise, parvenu à la fin du premier chapitre qui sert d’introduction : seuls les Grecs des origines de la philosophie ont compris l’être. Puis il a été oublié, progressivement à partir de Platon, puis complétement à partir des Romains (qui ont traduit physis — φύσις — par natura, perdant ainsi l’idée d’épanouissement présente dans le mot grec). C’est le peuple allemand (le peuple métaphysique) qui peut seul retrouver l’être, à travers un nouveau commencement… La langue joue un rôle essentiel dans ce processus et, justement, « cette langue [la grecque] est, avec l’allemande, au point de vue des possibilités du penser, à la fois la plus puissante de toutes et celle qui est le plus la langue de l’esprit. » (p. 67). Cette affirmation ne fait l’objet d’aucun commencement de justification. Elle est peut-être vraie. Malheureusement, cette langue a aussi été  celle des bourreaux, celle qui a terrifié toute l’Europe.

Voici assez d’exemples, je crois, des liens, ou plutôt, des résonances, entre la pensée d’Heidegger et le nazisme. Leur nombre est surprenant. Je suis d’autant plus désolé d’avoir ainsi ramené une lecture d’Heidegger à l’évocation de ses liens avec le nazisme, que c’est pour éviter ceci que j’avais choisi un livre intitulé « Introduction à la métaphysique » : trompé par le titre, j’espérais pouvoir l’apprécier indépendamment de tout son arrière-plan historique. Or c’est lui-même qui nous y ramène de façon insistante. La situation est même pire que je ne l’imaginais : je pensais qu’il y avait, d’un côté, le profond penseur, le professeur un peu distrait des bandes dessinées qui ne se rend pas compte de ce qui se passe autour de lui, de l’autre le petit bourgeois amoureux de l’ordre qui avait cru, un moment, que le nazisme était la moins mauvaise solution pour l’Allemagne ; et je pensais que l’on pouvait fréquenter l’un tout en ignorant l’autre… Au contraire, cette lecture nous montre que ceci est impossible. La question que je posais plus haut devient donc : comment un homme aussi fin, intelligent et cultivé qu’Heidegger, le contraire d’une brute SA, a-t-il pu se laisser attirer par le nazisme au point d’adhérer au parti ?

Ceci me ramène à une anecdote qu’il raconte au début de Qu’est-ce qu’une chose ?, juste postérieur au précédent. Elle est tirée du Théétète de Platon et raconte comment une jeune servante se moque de Thalès qui, marchant les yeux dans les étoiles, tombe dans un puits. Et Platon d’ajouter : « mais cette raillerie s’applique à tous ceux qui se mêlent de philosophie ». Heidegger, lui, préfère ironiser : « La question « Qu’est-ce qu’une chose ? », nous devons donc la caractériser comme de l’espèce de celles qui font rire les servantes. Et ne faut-il pas qu’une brave servante ait l’occasion de rire ? ».  Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il aurait mieux fait de s’écraser : les yeux au ciel, il a marché dans l’un des plus gros étrons que l’humanité ait jamais pondu. Bien entendu, on pourrait aussi dire que, dans cet article, c’est moi qui tient le rôle de la naïve servante (mais c’est la naïveté qui permet de dire que le roi est nu).

D’ailleurs, Montaigne serait sans doute d’accord avec moi… Il se trouve qu’il raconte la même anecdote au livre II des Essais, dans l’Apologie de Raimond Sebond :

« Je sçay bon gré à la garse Milesienne qui, voyant le philosophe Thales s’amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste et tenir tousjours les yeux eslevez contremont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l’advertir qu’il seroit temps d’amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit prouveu à celles qui estoient à ses pieds. Elle lui conseilloit certes bien de regarder plustost à soy qu’au ciel. »

Ainsi, Montaigne retourne le point de vue d’Heidegger et, loin de traiter la servante avec dédain, la félicite pour son approche terre-à-terre. Quel angle de vue faut-il préférer ? Montaigne aussi vivait en une époque troublée, où les haines se déchaînaient entre catholiques et protestants. Toujours, bien que bon catholique (par commodité plus que par conviction) il garde la tête froide et je ne me souviens pas d’une phrase des Essais qui pourrait être interprétée, même de manière oblique, comme une justification de la chasse aux protestants.

Il y a des écrivains anciens qui aujourd’hui nous choquent (par exemple, par leur antisémitisme) et dont on nous dit : « oui, mais on ne peut pas les juger avec nos valeurs actuelles… il faut les replacer dans le contexte de leur époque, bla, bla, bla… » Il me semble que Montaigne, transporté de nos jours, serait de plain-pied avec nous. Seule sa façon de parler des femmes serait obsolète (pas pour tout le monde), et je crois que, voyant le rôle joué par les femmes modernes, il aurait vite fait de se corriger. Après tout, l’Apologie de Raimond Sebond est dédiée à Marguerite de Valois et c’est Marie de Gournay qui a pris soin de la publication de la dernière version des Essais.

Par contraste, Heidegger, lui, est complétement englué dans son époque, dans son « être-là ». Au pire, il a vraiment adhéré au nazisme (du moins à ses débuts), au mieux, il n’a été qu’un mittlaüfer, comme tous ces Allemands qui ont plus suivi Hitler (qui incarnait pour eux l’ordre, la grandeur retrouvée de l’Allemagne) que l’idéologie nazie dans toutes ses conséquences. Quoi qu’il en soit, son aventure intellectuelle laisse rêveur.

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